Trévallon, ou l’art du déclassement !

Itinéraire capiteux

Au cœur du mois de juillet, le soleil méditerranéen chauffe de ses rayons les buissons épineux de la garrigue provençale, ce qui rend joyeux le chœur des cigales. Plantes odorantes (romarins, thyms) et grésillement jubilatoire des cigales, nous voici plongés entre cyprès et oliviers au cœur d’un des versants des Alpilles, dans un paysage cher à Cézanne, baigné d’une éclatante lumière blanche.

Situé sur le versant nord des Alpilles, entre Avignon et Arles, le domaine de Trévallon fut acheté en 1955 par René Dürrbach. Cet artiste disparu en 1989, à la fois peintre et sculpteur (qui réalisa notamment avec sa femme Guernica en tapisserie), cherchait à fuir l’agitation de la Côte d’Azur pour se retirer dans un endroit plus paisible et y accueillir ses célèbres amis cubistes comme Pablo Picasso, Fernand Léger, Robert Delaunay ou encore Albert Gleizes.

En 1973, à 23 ans, son fils, Eloi Dürrbach entreprend la création d’un vignoble en dynamitant les collines entourant le domaine. Des travaux pharaoniques sont ainsi engagés. Les premières vignes sont plantées durant l’hiver 1973. En 1976, la première cuvée de Trévallon voit le jour. Très vite, le vin est adoubé par deux grands noms du vin : Aubert de Vilaine (domaine de la Romanée-Conti) et Robert Parker.

A la fin de sa vie, ne peignant presque plus car souffrant d’un cancer, René Dürrbach réalise à la demande de son fils 50 dessins abstraits avec des crayons de couleur. Ils constitueront les 50 étiquettes des 50 prochains millésimes du domaine de Trévallon. Chaque année depuis 1996, un dessin est choisi en fonction de la typologie du millésime (ex : millésime 2003 et dessin aux couleurs solaires) pour agrémenter l’étiquette.

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Le vignoble qui compte aujourd’hui 17 hectares (15 hectares de rouges) est constitué de petites parcelles. Les vignes sont cultivées de façon naturelle sans pesticides, ni engrais. La vinification des rouges est d’une simplicité biblique : peu d’interventions (peu de soutirage, pas de filtration, pas de soufre) et des élevages longs (plus de 24 mois).

Pour son vin rouge, Eloi Dürrbach a fait le choix d’une répartition à parts égales entre cabernet-sauvignon et syrah. Alors vous allez me dire : mais quelle idée farfelue d’aller planter du cabernet sauvignon (cépage qui livre le meilleur de lui-même dans un climat océanique) en Provence où il fait si chaud et si sec ? Et bah, sachez qu’à l’époque préphylloxérique le cabernet sauvignon existait déjà en Provence !

Cette décision a valu à Eloi Dürrbach un refus de l’INAO d’homologuer son vin en AOC « Baux de Provence » lors de la création de l’appellation en 1993. En cause, le cabernet sauvignon trop fortement représenté dans son assemblage (l’AOC « Baux de Provence » n’autorise pas plus de 20% de cabernet sauvignon). Réponse sans appel d’Eloi Dürrbach :  « Il était hors de question que j’arrache mes vignes, j’ai donc décidé de claquer la porte de l’appellation pour vendre mon vin comme vin de pays des Bouches-du-Rhône. » Et voilà comment le vin rouge de Trévallon a été déclassé malgré lui dans la catégorie des IGP (indications géographiques protégées ou vins de pays) !

C’est pourtant le cabernet sauvignon qui confère à ce vin ce caractère si atypique : sur le terroir des Alpilles, il apporte des notes épicées, de garrigue, avec des arômes de cannelle et de poivre. La syrah, apporte quant à elle un côté soyeux qui compense les tanins sévères du cabernet sauvignon, mais aussi de la rondeur sans le côté par­fois confit des syrah du sud (pour mémoire, les vignes de Trévallon sont exposées sur le versant nord des Alpilles). Bref, des vins charnus, à la fois denses et harmonieux, exprimant une grande typicité méditerranéenne. Un vrai travail d’artiste, magnifiquement consacré par ces étiquettes signées par un grand nom de l’abstraction.

Si les dessins géométriques de Dürrbach vous plaisent, courez voir les 1 000 m² de vitraux qui recouvrent la basilique Notre-Dame-d’Espérance de Charleville-Mézières. Ils ont été créés entre 1961 et 1978 par René Dürrbach afin de remplacer les verrières de la Renaissance détruites par les guerres du XIXe et du XXe siècles. On y voit une décomposition de la couleur à partir de lignes géométriques utilisant de larges filets de verre noir entourés de plomb afin de souligner les lignes principales. Le soir au coucher de soleil, la lumière du jour se décompose en mille couleurs spectrales sur la pierre chaude de la nef.

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En rentrant dîner chez vous, ouvrez donc un Trévallon (que vous aurez su attendre patiemment plusieurs années) en dégustant une côte de bœuf Black Angus subtilement persillée de thym. Vous verrez, cette alliance est une pure merveille…

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