« Blue in green » : le vin bleu…

Littérature spiritueuse
Après le vin orange remis récemment au goût du jour par les domaines Gauby (Languedoc-Roussillon), Thierry Germain (Saumur-Champigny) et Tissot (Jura), connaissez-vous le vin bleu ?
Une nouvelle mode ? Un vin mutant ? Le vin bleu des Vosges 😉  ? Et bien non, le vin des notes bleues du jazz…
Vin et musique
portee2
Déjà au XIXème siècle, le romancier Joris-Karl Huysmans compare le goût des boissons alcoolisées aux instruments de musique, en introduisant le concept « d’orgue à bouche » (A rebours) :
 
 » Il appelait cette réunion de barils à liqueurs, son orgue à bouche. Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu’une fois l’appareil en place, il suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placés au-dessous d’elles.
L’orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés « flûte, cor, voix céleste » étaient tirés, prêts à la manœuvre. Des Esseintes buvait une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l’oreille.
Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l’anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics !
Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle ; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd ; avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle ; avec la contrebasse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. « 
NDLR  / Ce sympathique orgue à bouche n’est pas sans rappeler le célèbre piano-cocktails conçu plus tard par l’imagination débordante de Boris Vian (L’Ecume des jours).
Plus récemment, le philosophe hédoniste Michel Onfray nous dit que  « Le temps du vin est celui de la musique, évanescent et destiné à creuser l’âme pour laisser des traces, des souvenirs, des témoignages.». Bref, le vin et la musique sont clairement faits pour s’entendre. Et puis, il est quand même troublant de voir tous ces cépages rimer avec des noms d’instruments de musique :
Cabernet sauvignon et  violon
Arbois et hautbois
Pinot et piano
Sauvignon et basson
Romorantin et clavecin
Merlot et alto…
 Melodia-del-vino_oggetto_editoriale_w300
Quand alors les viticulteurs oseront-ils bercer leurs vignes au rythme des Quatre Saisons de Vivaldi ? Déjà fait !! Un vigneron toscan a d’ores et déjà tenté l’expérience et selon lui, « sa vigne est moins malade que celle de ses voisins et son raisin mûrit plus vite »…  Certains vignerons font même écouter de la musique à leur raisin qui fermente en cuve (ex : j’ai pu entendre les Préludes de Chopin à l’Azienda Agricola COS en Sicile, du Strauss ou du Tchaïkovski chez d’autres domaines viticoles notamment en Champagne). Selon eux, les ondes sonores bonifieraient le vin…
On savait que la musique adoucissait les mœurs. Mais qui eut cru qu’elle rendait le vin meilleur ?
D’après une étude publiée dans le British Journal of Psychology, la musique écoutée pendant une dégustation aurait même un impact déterminant sur l’appréciation qu’on a d’un vin. Une impro de Keith Jarret au Köln Concert transformerait donc la pire des piquettes en grand cru ? Un chercheur explique que « la fonction symbolique d’une stimulation auditive peut influencer la perception d’autres modalités. Les participants semblent goûter le vin d’une manière cohérente avec les connotations musicales ». Essayez donc cela lors de l’une de vos dégustations et vous verrez, c’est assez bluffant !
Vin-Musique
Jazz vineux

Robert Parker, ce grand chef d’orchestre des notes vineuses 😉 , va plus loin, et nous confie dans un élan lyrique :

« Le vin est aussi une question de mise en bouche, de sensations. De même, je perçois le jazz sous les papilles de ma langue. L’attaque d’une note – terme utilisé aussi dans le vin – peut être effervescente, moelleuse, avoir une longueur… Ou pas ! Et les larmes qui apparaissent sur les parois d’un verre de vin ressemblent à une pluie de notes qui chavirent dans la lumière… »
Il est vrai que la passerelle entre le jazz et le vin est ténue : les grands jazzmen ne sont-ils pas de subtils coloristes du son ? Pour preuve, au dernier Saint-Emilion Jazz Festival, le trompettiste de jazz Stéphane Belmondo et le pianiste Jacky Terrasson ont présenté une interprétation musicale de 7 grands crus classés de Saint-Emilion présentés en dégustation.
Par ailleurs, pour apprécier pleinement le jazz, il faut le laisser se décanter, puis le réécouter jusqu’à s’en imprégner, un peu comme on déguste un grand vin.
J’aime pour ma part accorder :

– la voix mezzo et mélancolique d’Helen Merill avec un pinot noir de Bourgogne délicat, élégant et profond,

images

– le scat d’Ella Fitzgerald avec un sauvignon vif, tendu, et qui a « du peps ».

Ella In Performance

– la voix pleine d’allégresse de Miss Swing (Dinah Washington) autour d’un Champagne blanc de blanc ou d’un Vouvray pétillant du Clos Naudin.

68b53e2d-d140-45b9-a799-a0229f44eb4c

– le son velouté du saxophone (colossus !) de Sonny Rollins avec une syrah puissante et charpentée !

sonny-rollins-milano-67

Et j’aime déguster religieusement un Vosne-Romanée 1er cru les Suchots sur le « Blue in Green » du Kind of Blue de Miles Davis…

Ce « Blue in Green » qui résume à lui seul le mariage du jazz et du vin, en renvoyant les notes bleues vers les vignes. Il y a alors en moi comme l’écho de la jubilation coltranienne de Giant Steps 😉

1412577927574

En définitive, le vin et le jazz s’accorde à merveille… à une exception près, n’oublions pas que l’élaboration du vin est tout sauf une question d’improvisation !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s