Portrait « in wine » : Léon Mazzella (1/2)

Portraits "in wine"
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Crédit photo : Léon Mazzella

Léon Mazzella di Bosco est journaliste professionnel, éditeur, critique littéraire, professeur de presse écrite, écrivain (auteur notamment de l’enivrant  Dictionnaire chic du vin) et animateur du blog « littéraire et gourmand » Kally Vasco.

Interview réalisée le 24 septembre dernier à Paris,

autour d’un Chinon « La cuisine de ma mère » 2014  de Nicolas Grosbois :

D’où est né votre amour pour le vin ? Quel est l’évènement fondateur ?

J’ai 14 ans, j’habite à Bayonne et mon père me tend un verre de Vacqueyras d’un de ses copains vignerons, et me dit « goûte moi ça ! ». A cet âge, le vin m’est une vue de l’esprit. Je goûte ce vin qui m’est présenté et mon père me dit « hé oh vas-y mollo ». Et là, c’est un choc, le choc de la mourvèdre sans doute, alors que je suis devenu très syrah : c’est un choc organoleptique et sensoriel. Je découvre qu’un liquide ne fait pas que désaltérer, mais éveille mon cerveau. Dès cet instant, j’ai fait attention à chaque verre de vin qui s’est présenté à moi. Mon père a introduit avec tact une notion de respect par rapport à ce liquide qui n’est pas anodin quand on sait tout ce qu’il y a derrière….

Donc ce vacqueyras est ma madeleine vineuse, et Vacqueyras une de mes AOC préférées. J’ai tissé un vrai lien avec ce terroir.

Avez-vous fait de même avec vos enfants ?

Dès l’âge de deux ans, chaque verre de vin était présenté aux narines de mes deux enfants. Ils étaient invités à sentir, à ressentir et à s’exprimer… Ils ont donc appris à goûter le vin et non à le boire !

Qu’est-ce qu’il y a dans votre cave ? (Jean Carmet disait à Gérard Oberlé, avant de descendre dans sa cave,  « je vais dans ta bibliothèque »).

J’aime beaucoup cette phrase de Pierre Veilletet, mon premier rédacteur en chef : « La cave, c’est ce qui reste quand on a tout bu ».

Je n’ai pas de cave. Mon évier est le plus gâté de Paris, enfin de mon arrondissement, car je reçois à la maison pas mal de vins que je déguste pour les magazines. Le principe de la cave m’est assez étranger. Thésauriser pourquoi ? Je préfère avoir le plaisir fortuit de boire un vieux vin plutôt que de l’attendre (malgré mon amour pour l’attente).

Mais j’ai toujours chez moi des bulles et un blanc au frais (comme en ce moment un Rueda 2008 car c’est un vin qui vieillit très bien), et un rouge de Crozes-Hermitage qui traîne au cas où des amis rappliquent à l’improviste. Je privilégie les vins de copains, les petits vins sympas aux vins de frime.

L’humoriste américain W.C. Fields disait « je bois donc je suis ». Selon vous, faut-il boire pour parvenir à se connaître ?

Il faut voir…

Un de mes amis écrivain et journaliste, Christian Authier dit qu’ « il ne faut pas boire pour oublier, mais pour se souvenir ».

Il faut boire pour se souvenir et pour se « ressouvenir » ce qui est très important. On boit pour essayer de retrouver intacte une émotion, même si l’exercice est vain. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » disait Héraclite, c’est pareil pour le vin ou alors on boit des parfums, des Chanel n°5; à jamais fixés.

Le ressouvenir ouvre la voie au syndrome qui nous habite en permanence : la comparaison. Dès qu’on se lève le matin, immédiatement on compare. On compare tout.

Vous vous qualifiez de « mercenaire en cavale ».  En parlant d’adepte de la cavale, Jean-Claude Pirotte faisait l’éloge de l’ivresse et revendiquait ouvertement son statut d’ivrogne (« Quant à moi, je me félicite d’avoir bu énormément à certaines époques de mes existences. Employé de banque, traîne-savates ou avocat, qu’est-ce que je pouvais picoler ! (…) Je n’ai pas pour autant perdu ma réputation d’ivrogne, à laquelle je demeure très attaché. Personne n’a besoin de savoir que je rêve. Afin de donner le change, il m’arrive encore de m’enivrer en public, le plus scandaleusement possible ». Menue monnaie, JC Pirotte).

Jean-Claude Pirotte exprime la fragilité. Je l’ai rencontré quelques fois, il était tout le temps bourré, il était toujours entre deux vins. Ça ne se voyait plus. Il avait cette fragilité du vin (celle qui s’installe dès qu’on ouvre une bouteille), l’évanescence, l’éphémère. C’était quelqu’un de très touchant. Quand il évoque les vins de bourgogne dans son dernier livre paru à titre posthume (Le Silence), c’est très beau ! C’est du haïku en prose, c’est du haïku allongé. Pour moi, le haïku, c’est un escalier à trois marches qui mène vers l’infini. Pirotte c’est fort. Bref, Château Pirotte, j’achète !

Jean-Claude Pirotte, encore lui, écrivait « Je n’y peux rien, dès qu’il y a de la vigne dans le paysage, je m’arrête ». Faites-vous de même ?

Moi je fais gaffe, je ne m’arrête pas systématiquement car je souffre de voir trop de vignes avec des sols transformés en plancher, en moquette, où il n’y a pas de vie, pas d’insectes, plus d’oiseaux ! Y’a rien ! Ce sont des sols qui m’évoquent des rangées de militaires dans un passage en revue. Il y a trop de vignes aujourd’hui qui ne donnent pas envie de s’arrêter : j’ai mal à elles… 

En revanche, je m’arrête dès qu’il y a des vignes vivantes, des vignes folles. On retrouve Colette (Les vrilles de la vigne). Je me réjouis toujours d’entendre un vigneron vous dire : « regardez ce papillon, on le voyait plus, il est revenu ». Tous ces insectes, notamment les sauterelles, sont des marqueurs écologiques.

Pierre Veilletet écrit cette très belle phrase dans Le vin, leçon de choses, « Certains paysages tendent à l’épopée, d’autres appellent l’élégie. Le vignoble est haïku. » Quel paysage viticole vous émeut le plus ?

J’aime les vignobles qui regardent la mer. Il y en a trois :

  • Des vignes rarissimes, d’une grande humilité qui poussent sur « ma » petite île de Procida (4 km²) dans la baie de Naples. C’est l’île du citron et du vin blanc, simple et humble, servi au pichet à 5 euros le litre. C’est friand, ça sent bon la pêche et le citron. Ces vignes méditerranéennes n’ont jamais subi le moindre intrant depuis Virgile, donc elles sont folles…. A la va-là comme je te pousse. Quand je les vois, j’ai l’impression d’être dans l’Antiquité, chez Noé.
  • En Andalousie, le vignoble atlantique de Sanlucar de Barrameda, qui produit la manzanilla.
  • Le vignoble de txakoli, enfin, un vin blanc sec, un peu perlant, un peu vert, qui naît près de San Sébastian. Les vignes sont à flanc de coteau devant l’océan. Ça respire la force basque, le vin canaille. Ces vignes ont un côté sauvage, un côté paimpolesque aussi, comme si elles attendaient quelque chose, un retour. Elles sont frappées par les éléments du large. Ce sont des vignes de prés salés.

Quelles sont les personnes qui ont été décisives dans votre perception du vin ?  

Mon père.

Émile Peynaud, œnologue qui avait un discours d’une simplicité inouïe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises et une fois, il m’avait d’ailleurs gentiment ouvert un Château Margaux… Il m’a ébloui par son discours simple, et par sa vraie grande sagesse. C’était le sage qui parlait du vin.

J’ai aussi aimé Denis Dubourdieu, mais il était trop chimiste pour moi.

Jean-Claude Berrouet, œnologue, qui a vinifié 40 millésimes à Pétrus. C’est désormais son fils qui y officie comme maître de chai à Pétrus. Il m’a frappé par son discours sur le merlot.

Vous évoquez dans votre Dictionnaire chic du vin, certains critiques, journalistes et autres professionnels de la profession chez lesquels le pédantisme, le snobisme et le jargon l’emportent souvent sur le plaisir. (« Certains parlent du vin comme ils parleraient d’acide chlorhydrique ou comme un universitaire faisant l’appareil critique d’une Pléiade. Je plaide plutôt pour le langage du sens et des sens. »)

Les dégustateurs m’emmerdent, ce sont des robocops de l’analyse, qui oublient en effet la dimension du plaisir. Ils sont dans le froid. Ils font du vin un produit pète-sec, sérieux (NDLR : je vous renvoie d’ailleurs au Dictionnaire chic du vin, où Léon Mazzella évoque dans le chapitre « sexe » une anecdote croustillante lors d’une dégustation à Margaux au Château Lascombes où ça sentait « le sexe de femme en sueur… »). Il faut être spontané, dire ce que l’on ressent. Il ne faut pas avoir peur : un dégustateur néophyte est souvent plus près de la vérité que le dégustateur pontifiant et jargonneux qui parle de pierre à fusil ou de selle de cheval. Il faut parler avec sa sensibilité, son cœur, ses tripes. Quand on parle du vin, le langage amoureux n’est pas loin. Il faut relire Omar Khayyam et Abû Nuwâs !

A suivre…

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