Portrait « in wine » : Léon Mazzella (2/2)

Portraits "in wine"
Version 2

Crédit photo : Léon Mazzella

Suite et fin de l’interview de Léon Mazzella :

Pour vous, un grand livre est-il au-dessus d’un grand vin ?

Les deux ensembles, c’est bien, c’est mieux !

Quel vin faut-il boire en lisant le Rivage des Syrtes de Julien Gracq ?

Ce serait un vin austère. Julien Gracq (NDLR : Léon Mazzella l’a connu et rencontré à plusieurs reprises dans sa demeure de Saint-Florent-le-Viel sur les bords de Loire) cherchait les mots et mettait parfois des heures à trouver le mot juste. Son écriture est d’une austérité janséniste. Mais chez Julien Gracq, l’austérité est mise au service de l’image et de la métaphore. Il y a beaucoup de « comme », mais on ne les sent pas, ça passe, car il a cette volonté en écrivant de donner à voir, de montrer davantage que de démontrer. Ça c’est fort !

Je boirai donc soit un chenin, soit un viognier. Un condrieu « Les Chaillées de l’Enfer » de Georges Vernay par exemple pour des « Carnets du Grand Chenin » !

Selon vous, quel écrivain parle le mieux du vin ?  

Il n’y en a pas un. Ce sont des petits morceaux dans chaque œuvre. Jim Harrison parle bien de certains bourgognes et des grands bordeaux. Jean-Claude Pirotte bien sûr ! Pierre Veilletet ! Rabelais ça me gonfle…. Le vin et les jours d’Emile Peynaud, c’est fort aussi même si c’est un théoricien du vin qui parle.

Il n’y a pas d’ « écrivin » véritablement.  Il faut picorer dans tous les livres. Finalement, beaucoup en parlent par bribes.

Et puis, il y a aussi Jean-Paul Kauffmann, qui sait excellemment bien parler du vin. Le vin retrouvé, c’est un texte superbe ! (NDLR : il faut absolument lire l’anecdote sur la première rencontre de Léon Mazzella avec Jean-Paul Kauffmann dans Le Dictionnaire chic du vin). Tout est beau chez Kauffmann, y compris ses qualités humaines. C’est un des rares écrivains (avec Quignard et Baricco) pour lequel il m’est arrivé de relire immédiatement l’un de ses livres après l’avoir lu une première fois.

Et il y a aussi ce très beau texte du romancier japonais Kaiko Takeshi (Romanée Conti – 1935). La Romanée Conti, c’est une œuvre d’art. Le Romanée Conti force le respect !

Aimez-vous les BD sur le vin ?

C’est bien, c’est chouette et rigolo. Ce n’est pas ce qui me séduit le plus, mais je trouve cela très intéressant (ex : La Romanée Contée).

Dans Émilie, Gérard Oberlé écrit, « mon cœur est à la Bourgogne, mais ma gargoulette est volage ». A qui appartient votre cœur vineux ? Votre gargoulette est-elle volage ?

On a tous une femme-cépage à la maison, un grand cru, et des maîtresses vineuses. Le soyeux de la Syrah, c’est ce que je préfère. Où qu’elle se trouve, je la rejoins. Et puis, la curiosité me rend chien : j’aime plonger mon nez dans la verve inconnue, comme un korthals sa truffe dans la terre odoriférante. Question de « sentiment »…

Quel vin faut-il boire avant d’aller écouter le brame du cerf (la période est propice en ce mois d’octobre) ?

Un vin d’Alsace car j’y ai de grands souvenirs de l’écoute du brame.

Sinon je jouerai l’oxymore, un vin oxymorique, un vin d’une délicatesse absolue pour contrer le côté viril du brame. Un vin en dentelles… en pensant aux biches ! – Les flaveurs ineffables d’un Gevrey-Chambertin.

Quel est le vin que vous n’avez jamais bu et que vous rêveriez de boire ?

La Tâche, Richebourg. Ou alors un très grand vin blanc Allemand.

Pas un bordeaux, même si les grands bordeaux peuvent me mettre à genoux (Léon Mazzella évoque alors le souvenir ému d’un Léoville Las Cases 1961 et d’un Ducru-Beaucaillou 1970). Maintenant, mon palais est débordeauisé. J’en ai marre de ce côté rêche, un peu buvard, austère et ennuyeux chez les bordeaux.

Quel vin feriez-vous boire à votre pire ennemi ?

Aucun ! Na. Ou alors un Zinfandel de Californie, soit une tisane de bois bodybuildée, avec des arômes très éloignés du raisin.

Quel vin conseilleriez-vous à deux amoureux qui veulent se dire « je t’aime » ?

Une Côte Rôtie.

Un vin pour séduire une femme ?

Un Château Climens, 1er cru classé de Barsac.

Quel vin souhaiteriez-vous offrir à vos invités le jour de vos funérailles?

Comme je souhaite qu’un tiers de mes cendres soit dispersé sur l’île de Procida, c’est là-bas qu’on boira le vin blanc local au pichet et à volonté. C’est un vin de vie qui fait du bien.

Quel vin provoque chez vous un « vertige horizontal » (expression employée par Julien Gracq à propos des hauts plateaux de l’Aubrac, dans Carnets du grand chemin) ?

Une Côte Rôtie sans hésiter. Du côté d’Ampuis, la syrah est inégalable. Ni Blonde, ni Brune, une Côte Rôtie rousse peut-être ?

Pour vous, en résumé, qu’est-ce qu’un grand vin ?

Un grand vin, c’est un vin de circonstances. Il y a le partage, et les circonstances. Il y a aussi les vins de paysage.

J’ai par exemple souvenir de ce verre de Makila (un irouléguy orphelin, exagérément modeste, comme une piquette digne peut l’être) sur les cols d’Iraty pendant une chasse à la palombe. C’est une de mes premières rencontres avec le vin, j’ai seize ans. Toutes les circonstances sont là pour en faire un grand : les gens, le paysage, un vent à décorner les bœufs, l’attente des palombes. Un grand vin possède le goût des circonstances.

Dans le cadre des « Portraits in wine » que je réalise pour mon blog, qui me conseillez-vous de rencontrer après vous ?

Jean-Paul Kauffmann sans hésiter ! Aujourd’hui, c’est le Montaigne du vin. C’est un sage. Il saura parler de l’esprit du « sang de la vigne ».

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