Un vin sauvage…

Littérature spiritueuse

Dans le petit lexique du vin, on trouve cette définition du caractère « sauvage » d’un vin : « un vin au caractère indomptable, fougueux voire trop rustique que des tannins trop prononcés peuvent accentuer. » Cette définition  est extrêmement réductrice et à connotation négative…

Qu’est-ce qu’un vin sauvageon ?

Un vin à poil ? Un vin à la virilité plantigrade ou wisigothe ? Un vin à la fauvitude tannique et à l’expression grossière ? Un vin aux arômes bruts et à la puissance bramante ?

Un vin sauvage, ce serait donc l’émanation vineuse de Conan le musculeux barbare ou de Xena la bombasse guerrière en cuir ??

NDLR : Pour éviter tout malentendu, laissons immédiatement de côté la triste bestialité du vin, conséquence d’une déviance aromatique due à une mauvaise hygiène des chais favorisant le développement de levures indésirables, les Brettanomyces. Ces Bretts donnent au vin un goût âcre, d’excréments et de sueur animale, rappelant les odeurs d’écurie.

Les grandes syrahs rhodaniennes, les grands Bandols ou les vieux pinots noirs sont terriblement plus complexes dans leur sauvagerie animale : on y décèle des arômes de cuir, de venaison, de jus de viande, de sous-bois  (champignons, mousse et humus).  Ils ont en eu la sauvagerie dont nous parle si bien l’un de nos plus grands écrivains actuels, Pascal Quignard :

« Sauvage est un mot merveilleux. Peut-être le plus beau mot que je sache et dont le contenu est le plus riche. Sauvage ne veut pas dire féroce par rapport à ce qui est domestiqué, barbare par rapport à ce qui est civilisé, comme les lexicologues ont pris l’habitude de le définir. Le mot latin se décompose simplement : solus + vagus. À Rome est solivagus celui qui erre tout seul. Celui qui, aussitôt finie la saison des amours, décide de faire de sa solitude un territoire indérangeable.

Seule la sauvagerie cherche la paix, l’écart, la contemplation. Dans l’ordre arithmétique le sauvage constitue l’inquantifiable, ce qui ne suit ni la règle générale ni l’inclusion, ce qui fait exception : ce qui va seul est sans multiple. Cette soli-vagance délivre l’imprévisibilité – c’est-à-dire le temps en personne. Dans la sauvagerie, ce n’est pas la violence qui intimide, mais la surprise qui confond. C’est ce qui surgit sans qu’on s’y attende. C’est l’unique ruse de fond que connaisse la nature. Le sauvage devance l’idée même de “cause” dans l’extériorité. C’est l’explosion physique originaire qui se poursuit dans le sauvage. Les “Planètes” en grec signifiaient les “Errantes”. Les planètes sont comme les comètes du Jadis lancées du haut du ciel. Les éclairs dans le noir. Les attaques foudroyantes. Le sperme qui soudain jaillit “prend de court” le corps lui-même dans un instant extraordinaire de joie.

Les voluptés animales et humaines sont profondément solivagantes. Les “attacca” à l’origine étaient des stratagèmes de carnivores. Ne laisser aucun temps entre la menace et l’assaut. Le faucon tue par le simple choc qu’il provoque en piquant sur sa proie. Il mange vivant, dans le sang jaillissant, une proie assommée. Tel est sans doute le cœur féroce et pulsatile de la musique. C’est ainsi que les attacca devinrent les premières mesures bouleversantes sous les doigts des musiciens. Enfin ce sont les splendeurs des incipit des livres. »

En définitive, sauvage est sans doute l’un des plus beaux qualificatifs du vin : il caractérise un vin foudroyant, à l’attacca franche, à la tension jaillissante, à la volupté animale percutante, au fruité explosif qui condense les arômes des myrtilles des Vosges et des fraises des bois ! Un vin qui déploie une merveilleuse soli-vagance en bouche…

 

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