Portrait in wine : Thomas Bravo-Maza (1/2)

Portraits "in wine"

Thomas Bravo-Maza, 47 ans, est journaliste d’investigation. Il vient d’ouvrir au 25 rue Hérold à Paris, une cave nommée DIVINS. Il y officie avec Laurent Valraud, présent tous les après-midis. Il est depuis 16 ans journaliste à La Revue du vin de France, où il est journaliste grand reporter et dégustateur associé. Spécialiste reconnu d’oenotourisme, il y possède sa rubrique mensuelle depuis 2004 dans laquelle il arpente en solitaire les vignobles du monde entier et livre mes coups de cœur concernant les grands vignerons d’aujourd’hui et de demain. Son travail journalistique l’a également amené à animer la page vins du magazine Elle de 2004 à 2008, et à signer, en outre, de nombreux articles pour l’Amateur de Bordeaux, L’Express ou Gault&Millau. Il a fait équipe pendant plus de 4 ans avec Jean-Pierre Coffe avec qui il a cosigné l’ouvrage  « mes vins préférés à moins de 10 euros », guide classé bestseller à chaque édition, et avec qui il a coanimé l’émission Ca se bouffe pas ça se mange, sur France Inter, pour les saisons 2005-2006 et 2006-2007. Depuis 2009, il est réalisateur de films documentaires : il a signé en outre « Quatre saisons à la Romanée-Conti », un film coproduit par France Télévisions et France 3.

Propos recueillis à Paris le 8 novembre 2017.

Que boit-on ?

Un vin emblématique pour moi, on boit un vin aux notes très sauvages qui est un Ventoux, 2013, du domaine Vindémio (ancien domaine Le Murmurium) cuvée funambule. Derrière ce vin, il y a un vigneron que j’admire beaucoup : Jean Marot (comme le poète). C’est un homme qui incarne quelque chose qui me touche au plus profond de moi. Le vin, ça a une morale, c’est pour ça que j’aime le vin. Le vin ça parle de courage, de renoncement, de résistance, de la mort, de la renaissance, d’immortalité, de vent, de soleil qui grille à midi, ça parle aussi de ce que Pierre Veilletet appelait un « entêtement de civilisation », c’est-à-dire d’hommes et de femmes qui, au quotidien, se battent pour ramener la vie et la mettre en bouteille. Et Jean Marot est un de ces fieffés entêtés. Il était pharmacien, il s’était passionné pour la phytothérapie naturelle. Il est devenu vigneron dans les contreforts du Ventoux. Tout me touche là-bas dans ce paysage qu’est le Ventoux : c’est la montagne la plus isolée de France, ce sont des chaleurs extrêmes, des rafales de vent particulièrement fortes. Cet homme fait un travail remarquable avec des rendements très bas, il travaille en biodynamie, est membre de « Renaissance des appellations », mais il a toutes les difficultés du monde pour valoriser ses vins malgré l’engouement de la critique. Ses vins ont besoin d’être expliqués, racontés.

On comprend tout de suite que pour toi, « le vin, c’est beaucoup plus que le vin » pour reprendre les mots du poète Jean-Claude Pirotte.

Exactement. Jean-Claude Pirotte m’a vraiment marqué. J’ai appris son existence par Franz-Olivier Giesbert qui évoquait le roman Cavale. Je suis tombé amoureux de l’écrivain et de l’homme. En connais-tu beaucoup des avocats qui ont fait évader leurs clients ? C’est par la littérature que j’ai connu Pirotte, c’est un livre essentiel de ma cave…. euh de ma bibliothèque !

Où est-on aujourd’hui ? Quel est le concept de cet endroit ?

On est à 50 mètres de la place des victoires, on est tout près d’un des plus beaux jardins de Paris, le jardin du Palais Royal. On est au cœur de ce Paris historique, un Paris ouvert aux idées, curieux, qui peut écouter un certain nombre de choses détonantes dans le monde du vin. C’est un quartier atypique, attachant et vaste. Comme il est vaste, il me permet d’accueillir des gens pour leur vendre du vin, mais surtout pour leur parler du vin. Le concept de DIVINS c’est d’être un intermédiaire, et pour moi, c’est ça le rôle essentiel d’un caviste, c’est d’être un intermédiaire prolixe entre les amoureux du vin (simple débutant ou amateur aguerri) et ceux qui font le vin, les vignerons. Je trouve que trop de bistrotiers et de cavistes ont vendu leur âme au diable, ils se sont déshonorés en passant des contrats avec les grands groupes de distribution. Ils ne se sont pas mis en mesure de faire de vraies sélections…

Donc derrière ce mot DIVINS, est-il aussi question de « dire le vin » ?

Il y a effectivement ce jeu de mots. C’est divin, car un grand vin nous fait dire quel goût divin, quel palais divin, mais il y aussi ce jeu de mots très bien compris par cette graphiste de grand talent (qui a fait le logo de la cave) : dis-moi le vin !

Qu’est-ce qui t’a guidé dans le choix des vignerons dont tu proposes les bouteilles à la vente ?

Depuis 16 ans, j’ai bourlingué dans les vignobles tout autour du monde : en Nouvelle-Zélande, en Croatie, en Grèce, en Allemagne, en Europe du nord pour voir des vignes extrêmes. Il y a une exception, l’Afrique du sud, où je ne suis jamais allé pour des raisons personnelles et politiques.

J’y ai à chaque fois rencontré les vignerons. Aller en reportage c’est entrer en vigne avec les vignerons. C’est passer beaucoup de temps avec eux, pour juger, sélectionner leurs vins, mais surtout tenter de les comprendre.

La sélection de DIVINS, c’est le fruit de ces 16 ans de voyages. Je voudrais que la personne qui passe le seuil de DIVINS, vienne y faire un voyage.

J’aime beaucoup cette phrase de l’humoriste Gaspard Proust qui dit : « Pour moi, l’œnotourisme, c’est l’offrande du vigneron qui m’invite à s’asseoir dans sa cave pour l’écouter parler. J’adore ! C’est l’intime du vin qui me plaît ». L’oenotourisme aide-t-il à mieux comprendre le vin ?

Je partage profondément cette vision des choses. Aller chez un vigneron ce n’est pas emplir son coffre de bouteilles, c’est prendre du temps pour l’écouter parler, aller en vigne avec lui, c’est préalablement avoir acheté quelques-unes de ses bouteilles et les déguster in situ. Dans mon film « Quatre saisons à la Romanée Conti », Bernard Pivot dit : « le vin, c’est une boisson mais c’est surtout de l’histoire et de la géographie », une « géographie liquide » que nous a notamment raconté Roger Dion dans les années 50 (il faut lire Roger Dion, Le paysage et la vigne. Essais de géographie historique). C’est ce rapport au lieu. Boire un vin, c’est boire de l’humain, un paysage, une exposition, un sol. Le grand vin, il ne faut jamais oublier qu’il vient de tout ça.

Quel paysage viticole t’émeut le plus ?

Il y a d’abord les grands classiques : j’ai été stupéfait par les pentes du Valais Suisse et du pays vaudois entre Lausanne et Montreux dans le vignoble du Lavaux. La Suisse n’est pas qu’un paradis fiscal, c’est aussi un paradis buccal ! Dans ses pentes vertigineuses où les vignerons travaillent au treuil et avec des monorails, on y trouve des choses sublimes dans la capacité de l’homme à faire un territoire à sa main, à y produire le meilleur dans des conditions très difficiles, très physiques, voire périlleuses (toute chute peut être mortelle). C’est une belle illustration du courage du vigneron. Moi qui suit fou de montagne depuis toujours, je suis très sensible à cela. J’ai d’ailleurs un rapport très amical avec Jacques Perrin, le patron de CAVESA, caviste à Genève, immense dégustateur et alpiniste émérite.

Je pense aussi à Santorin, paysage improbable pour la vigne avec ce vent et cette mer Egée qui peut être si difficile. C’est un beau paysage, mais aussi un paysage qui ramène à l’homme, à cet entêtement qui amène l’homme à produire du vin. La vigne du cépage Assyrtiko s’enroule pour se protéger des vents forts, elle produit peu, mais elle capte tous les embruns marins pour les restituer dans le verre.

Il y a aussi la Croatie et ses différentes îles en face de Split et Dubrovnik. Le cap corse aussi. Après il y a d’autres paysage inattendus qui m’ont bouleversé : le pays basque par exemple.

Mais il y a surtout les vins de l’Yonne. Quand je dis que le vin a une morale, c’est dans l’Yonne qu’on le comprend le mieux. J’ai tout comme le journaliste et écrivain spécialiste du vin Jacques Dupont, un amour pour les vins de l’Yonne : un amour bien sûr pour la grandiloquence de Chablis, mais surtout pour tous ces petits vins autour, qui sont la quintessence du vin. Je pense en premier lieu à Irancy : abordé par la route de St Bris le Vineux, on arrive à un col avec une table d’orientation qui se situe au-dessus du village d’Irancy. Quand on a le bonheur de découvrir Irancy à la fin du mois d’avril, au moment où les cerisiers sont en fleurs, les coteaux de vigne en amphithéâtre sont sublimes. C’est une émotion qui prend à la gorge. Il m’est arrivé plusieurs fois de m’arrêter en larmes sous les cerisiers. Les vins rouges d’Irancy me plaisent énormément. Ce sont pour moi des oxymores, je raffole de leur rusticité raffinée…

Lorsque tu évoques ces cerisiers en fleurs, on pense forcément à la civilisation japonaise. Pierre Veilletet écrivait que « le vignoble est haïku ». Ne trouves-tu pas qu’Irancy est une belle illustration de cette phrase ?

C’est tout à fait ça. Au Japon, quand arrive le moment des cerisiers en fleurs, il y a des cérémonies (HANAMI) familiales et entre amis : on y célèbre la nature, la beauté, la petitesse de l’homme (WABI) face à la beauté de la nature, on y célèbre le vivant, l’amitié. C’est tout ce que j’aime dans la plus grande simplicité. Tout est là, il faut aller vers l’épure.

Je reprends toujours à mon compte ces mots de Saint-Exupéry que m’avait glissé à l’oreille Jean-Marie Guffens (grand vigneron du Mâconnais): « la perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer… ».. C’est la route que j’essaie de faire à ma mesure, avec le temps dont je dispose. J’essaie petit à petit de me défaire du superflu pour garder que l’essentiel. Cela doit être notre chemin de vie à tous. C’est comme cela que j’envisage le vin de plus en plus. Et les vins de l’Yonne nous ramènent à cette recherche de simplification, qui est tellement lumineuse, un peu comme les tableaux de Pierre Soulages qui apparaissent noirs, mais qui sont lumière avant tout.

D’où est né ton amour du vin ? Quel est l’évènement fondateur ?

Il y a plusieurs évènements. Il y a un moment où c’est le vin qui vous prend, vous entoure. On ne choisit pas le vin. C’est le vin qui nous choisit. On est pris par l’émotion du vin. Le vin est entré joyeusement dans ma vie il y a 27 ans (j’avais 20 ans). Dans mon film « Quatre saisons à la Romanée Conti », il y a une séquence très profonde avec Monsieur Aubert De Villaine, où il me dit « la Romanée Conti, c’est un peu comme quelque chose qui vous dépasse, qui vous prend ». La Romanée Conti, c’est la Lorelei du vin.

J’ai eu la chance d’avoir des émotions fortes à 20 ans avec le vin. J’ai tout de suite su que ma vie allait en être bouleversée. Après, il y a eu des contextes, des évènements, des rencontres, qui tous ont contribué à mon amour du vin.

A propos de ces rencontres, tu as travaillé notamment avec Jean-Pierre Coffe. Quelle place occupe-t-il dans ta vie ?

Jean-Pierre est vivant dans cette cave, son âme est présente partout ici, via par exemple l’étiquette des vins produits par Laure Gasparotto (qui pendant un temps, m’a remplacé auprès de lui). J’avais des rapports parfois houleux avec lui, mais souvent vrais. On a travaillé presque 5 ans ensemble, on a fait trois livres ensemble. Grâce à lui, j’ai pu boucler 3 tours de France en 4 ans sur plus de 100 000 km au total. Cette expérience incomparable, je la lui dois.  

J’écoutais il y a quelques jours Gérard Depardieu chanter Barbara sur France Inter. Barbara est l’une de mes héroïnes. Un moment d’une intensité exceptionnelle. Écouter Depardieu chanter Barbara, c’est pour moi aussi une façon de me rapprocher du meilleur de Jean-Pierre, tout un sens exacerbé de l’amitié. Cela m’a rappelé le jour des obsèques de Jean Carmet : ce jour-là, Gérard Depardieu et Jean-Pierre Coffe se rendent au chevet de Carmet, tous les deux ouvrent une bouteille devant la dépouille de Carmet sur son lit de mort, ils prennent une gorgée et placent un peu de vin qu’ils ont dans leur bouche entre les lèvres de Jean Carmet. Tout est dit…. Cette force de l’amitié au-delà de la mort. Quand je disais que le vin parle de la mort, de la renaissance et d’immortalité, c’est bien de cela dont il s’agit.

A suivre…

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