Salivation

Littérature spiritueuse

 

La salive s’étire entre les rives de mes lèvres,

Mes papilles sont prises dans le ressac du vin,

Qui mugit dans ma bouche…

Salivation de désir,

Salivation d’impatience,

Salivation intertidale…

Mes papilles excitées par le sel

Sont happées

Par l’enroulement impétueux des vagues

Par la sève saline

Par l’inlassable balancier de l’écume

Lubrification marine

Dont l’aller-retour frissonnant

Est une émulsion salivante et désaltérante

Qui clame les scansions de la mer

Par l’étreinte d’un baiser vineux,

Vibrant et iodé !

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Un vin sauvage…

Littérature spiritueuse

Dans le petit lexique du vin, on trouve cette définition du caractère « sauvage » d’un vin : « un vin au caractère indomptable, fougueux voire trop rustique que des tannins trop prononcés peuvent accentuer. » Cette définition  est extrêmement réductrice et à connotation négative…

Qu’est-ce qu’un vin sauvageon ?

Un vin à poil ? Un vin à la virilité plantigrade ou wisigothe ? Un vin à la fauvitude tannique et à l’expression grossière ? Un vin aux arômes bruts et à la puissance bramante ?

Un vin sauvage, ce serait donc l’émanation vineuse de Conan le musculeux barbare ou de Xena la bombasse guerrière en cuir ??

NDLR : Pour éviter tout malentendu, laissons immédiatement de côté la triste bestialité du vin, conséquence d’une déviance aromatique due à une mauvaise hygiène des chais favorisant le développement de levures indésirables, les Brettanomyces. Ces Bretts donnent au vin un goût âcre, d’excréments et de sueur animale, rappelant les odeurs d’écurie.

Les grandes syrahs rhodaniennes, les grands Bandols ou les vieux pinots noirs sont terriblement plus complexes dans leur sauvagerie animale : on y décèle des arômes de cuir, de venaison, de jus de viande, de sous-bois  (champignons, mousse et humus).  Ils ont en eu la sauvagerie dont nous parle si bien l’un de nos plus grands écrivains actuels, Pascal Quignard :

« Sauvage est un mot merveilleux. Peut-être le plus beau mot que je sache et dont le contenu est le plus riche. Sauvage ne veut pas dire féroce par rapport à ce qui est domestiqué, barbare par rapport à ce qui est civilisé, comme les lexicologues ont pris l’habitude de le définir. Le mot latin se décompose simplement : solus + vagus. À Rome est solivagus celui qui erre tout seul. Celui qui, aussitôt finie la saison des amours, décide de faire de sa solitude un territoire indérangeable.

Seule la sauvagerie cherche la paix, l’écart, la contemplation. Dans l’ordre arithmétique le sauvage constitue l’inquantifiable, ce qui ne suit ni la règle générale ni l’inclusion, ce qui fait exception : ce qui va seul est sans multiple. Cette soli-vagance délivre l’imprévisibilité – c’est-à-dire le temps en personne. Dans la sauvagerie, ce n’est pas la violence qui intimide, mais la surprise qui confond. C’est ce qui surgit sans qu’on s’y attende. C’est l’unique ruse de fond que connaisse la nature. Le sauvage devance l’idée même de “cause” dans l’extériorité. C’est l’explosion physique originaire qui se poursuit dans le sauvage. Les “Planètes” en grec signifiaient les “Errantes”. Les planètes sont comme les comètes du Jadis lancées du haut du ciel. Les éclairs dans le noir. Les attaques foudroyantes. Le sperme qui soudain jaillit “prend de court” le corps lui-même dans un instant extraordinaire de joie.

Les voluptés animales et humaines sont profondément solivagantes. Les “attacca” à l’origine étaient des stratagèmes de carnivores. Ne laisser aucun temps entre la menace et l’assaut. Le faucon tue par le simple choc qu’il provoque en piquant sur sa proie. Il mange vivant, dans le sang jaillissant, une proie assommée. Tel est sans doute le cœur féroce et pulsatile de la musique. C’est ainsi que les attacca devinrent les premières mesures bouleversantes sous les doigts des musiciens. Enfin ce sont les splendeurs des incipit des livres. »

En définitive, sauvage est sans doute l’un des plus beaux qualificatifs du vin : il caractérise un vin foudroyant, à l’attacca franche, à la tension jaillissante, à la volupté animale percutante, au fruité explosif qui condense les arômes des myrtilles des Vosges et des fraises des bois ! Un vin qui déploie une merveilleuse soli-vagance en bouche…

 

Le sentiment oenocéanique

Littérature spiritueuse

L’expression sentiment océanique apparaît pour la première fois dans une lettre de Romain Rolland adressée en 1927 à Sigmund Freud:

« Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (…) le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). »

La référence à « l’éternel » est évidemment une allusion à Spinoza, qui recommande de voir les choses « sous l’aspect de l’éternité », mais Romain Rolland lui préfère le terme d’ « océanique » !

Celui-ci rappelle davantage l’éveil spirituel où l’on trouve fréquemment la comparaison entre l’océan (l’univers) et la vague (l’individu) comme métaphore de la dilution de l’individu dans l’univers.

Le sentiment océanique est donc un sentiment d’appartenance au Grand Tout. Il se réalise dans une fusion avec celui-ci et dans une dépossession de l’individualité.

Point de béatitude naïve dans tout cela ! Il s’agit davantage d’un état de pleine conscience face à la beauté du monde qui nous éclate aux yeux…. un état où l’on devient totalement perméable aux fééries du visible.

Certains paysages viticoles sont incontestablement sources d’un sentiment océanique. Face à eux, prenez alors le temps de déguster un petit verre de vin (de paysage of course !)… et vous découvrirez alors le sentiment oenocéanique…

« Cette semaine, j’ai pris le temps de déguster quelques petits verres de vin en pleine conscience… (…) Ce qui est passionnant (…), ce sont les débuts, les tout premiers stades, lorsque l’on perçoit que notre vision du monde change sous l’effet de ce que l’on boit. Passionnant d’observer ce qui se passe alors dans nos esprits : apaisement et légère euphorie, recul et relativisation de nos soucis, réceptivité, sentiment d’amitié avec le monde et de fraternité avec les autres humains. (…) Capables de vivre des débuts d’ivresses sans alcool, des étourdissements subtils devant la vie, le monde, le soleil qui se lève ou qui se couche, l’océan, les montagnes, un soir d’été, un ciel d’hiver, la lune ou les étoiles… » (Christophe André)

Par ces mots, le très médiatique Christophe André évoque sans doute le sentiment oenocéanique, où le verre de vin devient un catalyseur d’émotions,  un activeur d’émerveillement au monde qui nous entoure.

Je terminerai par ces mots de Jean-Claude Pirotte qui font écho à tout cela : « le monde ne doit son existence qu’au regard qu’on lui porte »...

Quelques paysages viticoles … indéniablement oenocéaniques…

 

Les vignes d’or (Château-Châlon)

Vignes dans les lapilli (Lanzarote)

 Vignes, résineux et genêts au pied de l’Etna (Sicile)

Des vignes folles en Italie

L’amphithéâtre de vignes d’Irancy (Yonne)

Vignes coiffées d’un cèdre centenaire (Piémont, Italie)

Vignes vertigineuses du Douro (Portugal)

Vignes du Vinho Verde (Portugal)

« Celui qui, une fois, a aperçu, même momentanément et brièvement, ce qui fait la grandeur de l’âme humaine ne peut plus être heureux, s’il se permet d’être mesquin, égoïste, troublé par des accidents banals, plein d’appréhension de ce que l’avenir peut lui réserver. L’homme capable de grandeur ouvrira toutes grandes les fenêtres de son esprit, laissant les vents y souffler librement, de toutes les parties de l’univers. Il aura de lui-même, de la vie et de l’univers, une image aussi véridique que nos limites humaines le permettent ; prenant conscience de la petitesse de la vie humaine, il se rendra également compte que dans l’esprit de l’homme est concentré tout ce qui peut avoir une valeur dans l’univers connu de nous. Et il verra que celui dont l’esprit reflète le monde devient en un sens aussi grand que le monde. En se libérant des craintes qui obsèdent l’esclave des circonstances, il éprouvera une joie profonde et, à travers toutes les vicissitudes de sa vie sociale, il restera, au plus profond de lui-même, un homme heureux. »

Bertrand Russell, La Conquête du bonheur

 

 

Le vin de membrane de vierge, un élixir de vie…

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On connaît tous cette célèbre phrase de Salvador DALI, « Qui sait déguster, ne boit plus jamais de vin, mais goûte des secrets… ».

En revanche, on connaît moins ce petit texte qui nous révèle certains « secrets » vineux dans un style très dalien…

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« Le lait du bouc perfore la vierge, en inventant le vin de membrane de vierge.

Le regard malicieux, mâle, androgyne, provocant de la vierge,

fait gicler le lait féminin du bouc.

Ce jet artésien, car il tire son origine de la fonte des neiges, 

perce la membrane virginale.

De cette osmose millénaire et instantanée naît instantanément

le vin de membrane de vierge, lequel a le privilège de prolonger la vie.

Élixir de longue vit, de longue vite,

invisible longue vidi, longue veni et courte vici. »

Les vins de Gala du divin, Salvador DALI.

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Les outres de vin, Salvador DALI

Pour l’amour du vin…

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« Allant de cave en cave jejean_claude_pirotte me suis aperçu que je n’avais pas besoin de le boire pour aimer le vin. Je l’aimais déjà, je l’aimais avant de le goûter, je l’aimais avant de le connaître, je l’aimais avant de naître, je l’aimais avant que les poètes m’apprennent à l’aimer, je l’aimais avant que l’homme se décide enfin à cultiver, apprivoiser, choyer la vigne comme un trésor inespéré.

Je l’aimais (…) avant que je trouve une grappe au fond d’une combe et que je la goûte, je l’aimais comme un paysage rêvé, je l’aimais comme un songe et je l’ai détesté comme un cauchemar. Je l’aimais avec la ferveur que je veux éprouver plus tard pour la femme que j’espère aimer. Je l’aimais avec la pudeur que j’imagine être celle des amants courtois, oui, j’aimais le vin comme le troubadour chérit sa Dame (…).

J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes. J’aime le vin que je vois, lorsqu’il mérite son nom. Dans ma cave, il n’y a pas de vin. Il n’y a que d’heureuses espérances. De troublantes expériences. »

Cette déclaration d’amour au vin est signée du grand poète Jean-Claude Pirotte, dans son dernier ouvrage paru à titre posthume aux éditions Stock : Le Silence…

La poésie pour décrire le vin…

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Lors de la dernière édition de Vino Bravo organisée sous la houlette de Jacques Dupont (Le Point), le géographe et grand connaisseur du vin Jean-Robert Pitte a fait remarquer que la poésie permet d’exprimer des milliers d’impressions et qu’il serait utile de s’y référer pour décrire un vin et le plaisir qu’il suscite en nous. A cette occasion, il a pris l’exemple des haïkus japonais, qui condensent des émotions en cascade à travers quelques mots subtilement agrégés.

Nous possédons environ 350 récepteurs olfactifs, soit l’équipement anatomique pouvant potentiellement nous permettre de distinguer une palette de 1 000 milliards d’odeurs différentes ! Vous comprendrez donc aisément que le lexique français est hélas bien trop pauvre pour mettre des mots sur chacune d’entre-elles… Il en résulte que bien souvent, les mots nous manquent pour décrire un vin et sa complexité aromatique.

Pour pallier ce déficit lexical et décrypter nos impressions de dégustation, il est essentiel de systématiser la pratique des correspondances dans l’acte de dégustation, en puisant dans « l’immense clavier des Correspondances » (cher à Charles Baudelaire) ou des équivalences sensorielles. De là, jailliront des musiques, des voix, des lumières, des paysages, des souvenirs d’enfance qui nous aideront à qualifier le vin que nous avons dans le verre.

Mais en quoi la poésie peut-elle aussi nous aider dans cette démarche ?

Comme l’écrit le poète Nicolas Dieterlé, la poésie a « cet étrange pouvoir d’appréhender l’indicible en l’effleurant de son aile pourpre et doucement insistante ». La poésie peut donc être clairement un vecteur de compréhension du vin.

Voici quelques exemples qui l’attestent :

La Chanson d’automne de Verlaine conviendrait à merveille pour décrire un vin rouge, puissant et élégant, un grand bourgogne de la Côte de Nuits  : un Clos Vougeot !

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 » Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand Sonne l’heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure

Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte. »

L’invitation au voyage de Charles Baudelaire conviendrait parfaitement à l’évocation d’un vin luxueux, fait de lumière et d’or : un Château Yquem dégusté dans un endroit confidentiel et raffiné où trônerait un tableau flamand de Vermeer (« les canaux »), ou un Van Ruysdael (« de ces ciels brouillés »). Un vin dont la dégustation s’achèverait par une douce rêverie (« le monde s’endort »)…

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« Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble ! Les soleils mouillés De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes Si mystérieux De tes traîtres yeux, Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants, Polis par les ans, Décoreraient notre chambre ; Les plus rares fleurs Mêlant leurs odeurs Aux vagues senteurs de l’ambre, Les riches plafonds, Les miroirs profonds, La splendeur orientale, Tout y parlerait À l’âme en secret Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l’humeur est vagabonde ; C’est pour assouvir Ton moindre désir Qu’ils viennent du bout du monde. – Les soleils couchants Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière, D’hyacinthe et d’or ; Le monde s’endort Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. »

Le temps des cerises de Jean-Baptiste Clément où souffle un air de printemps avancé m’évoque un vin solaire, léger et gouleyant, à boire joyeusement sur le fruit entre amis : un vin d’insouciance ! Un vin du beaujolais, comme un Côte de Brouilly du Château Thivin par exemple.

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« Quand nous en serons au temps des cerises, Et gai rossignol et merle moqueur Seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête Et les amoureux du soleil au cœur. Quand nous en serons au temps des cerises, Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises, Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant Des pendants d’oreilles. Cerises d’amour aux robes pareilles Tombant sous la feuille en gouttes de sang. Mais il est bien court le temps des cerises, Pendants de corail qu’on cueille en rêvant…. »

 

Quant à l‘Ode à Cassandre de Ronsard, elle me fait penser à un vieux cabernet franc ligérien (patrie de Ronsard) : un vieux Chinon du Clos de la Dioterie ou du Clos de l’Echo à la finesse et aux arômes entêtants de pétales de rose !

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« Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu cette vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las, las ses beautés laissé choir ! Ô vraiment marâtre Nature, Puisqu’une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse : Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté. »

Un vin d’exception…

Littérature spiritueuse
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Bacchus, Le Caravage (1595).

Dans un vin d’exception,

Il y a le parfum de la Terre

Qui est versé au fond d’un verre.

Il y a une tâche du temps

Un serment fait aux sarments.

Il y a une œuvre d’art

Qui change l’hectare en nectar.

Il y a l’empreinte d’un terroir

Qui reste à jamais en mémoire.

Il y a une effervescence limbique

Et sa foule d’émotions bachiques.

Il y a des chapelets de souvenirs

Que les arômes font jaillir.

Il y a une folle délicatesse

Qui met en fuite la tristesse.

Il y a un frisson de volupté

Il y a l’illusion de l’éternité.

Il y a l’immensité du ciel

Il y a ce goût d’éternel.

Il y a un condensé de la vie,

Qu’il faut déguster à l’envi !

 

QUE L’ANNÉE 2015 VOUS APPORTE

SON LOT D’ÉMOTIONS VINEUSES  !

« Blue in green » : le vin bleu…

Littérature spiritueuse
Après le vin orange remis récemment au goût du jour par les domaines Gauby (Languedoc-Roussillon), Thierry Germain (Saumur-Champigny) et Tissot (Jura), connaissez-vous le vin bleu ?
Une nouvelle mode ? Un vin mutant ? Le vin bleu des Vosges 😉  ? Et bien non, le vin des notes bleues du jazz…
Vin et musique
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Déjà au XIXème siècle, le romancier Joris-Karl Huysmans compare le goût des boissons alcoolisées aux instruments de musique, en introduisant le concept « d’orgue à bouche » (A rebours) :
 
 » Il appelait cette réunion de barils à liqueurs, son orgue à bouche. Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu’une fois l’appareil en place, il suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placés au-dessous d’elles.
L’orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés « flûte, cor, voix céleste » étaient tirés, prêts à la manœuvre. Des Esseintes buvait une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l’oreille.
Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l’anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics !
Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle ; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd ; avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle ; avec la contrebasse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. « 
NDLR  / Ce sympathique orgue à bouche n’est pas sans rappeler le célèbre piano-cocktails conçu plus tard par l’imagination débordante de Boris Vian (L’Ecume des jours).
Plus récemment, le philosophe hédoniste Michel Onfray nous dit que  « Le temps du vin est celui de la musique, évanescent et destiné à creuser l’âme pour laisser des traces, des souvenirs, des témoignages.». Bref, le vin et la musique sont clairement faits pour s’entendre. Et puis, il est quand même troublant de voir tous ces cépages rimer avec des noms d’instruments de musique :
Cabernet sauvignon et  violon
Arbois et hautbois
Pinot et piano
Sauvignon et basson
Romorantin et clavecin
Merlot et alto…
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Quand alors les viticulteurs oseront-ils bercer leurs vignes au rythme des Quatre Saisons de Vivaldi ? Déjà fait !! Un vigneron toscan a d’ores et déjà tenté l’expérience et selon lui, « sa vigne est moins malade que celle de ses voisins et son raisin mûrit plus vite »…  Certains vignerons font même écouter de la musique à leur raisin qui fermente en cuve (ex : j’ai pu entendre les Préludes de Chopin à l’Azienda Agricola COS en Sicile, du Strauss ou du Tchaïkovski chez d’autres domaines viticoles notamment en Champagne). Selon eux, les ondes sonores bonifieraient le vin…
On savait que la musique adoucissait les mœurs. Mais qui eut cru qu’elle rendait le vin meilleur ?
D’après une étude publiée dans le British Journal of Psychology, la musique écoutée pendant une dégustation aurait même un impact déterminant sur l’appréciation qu’on a d’un vin. Une impro de Keith Jarret au Köln Concert transformerait donc la pire des piquettes en grand cru ? Un chercheur explique que « la fonction symbolique d’une stimulation auditive peut influencer la perception d’autres modalités. Les participants semblent goûter le vin d’une manière cohérente avec les connotations musicales ». Essayez donc cela lors de l’une de vos dégustations et vous verrez, c’est assez bluffant !
Vin-Musique
Jazz vineux

Robert Parker, ce grand chef d’orchestre des notes vineuses 😉 , va plus loin, et nous confie dans un élan lyrique :

« Le vin est aussi une question de mise en bouche, de sensations. De même, je perçois le jazz sous les papilles de ma langue. L’attaque d’une note – terme utilisé aussi dans le vin – peut être effervescente, moelleuse, avoir une longueur… Ou pas ! Et les larmes qui apparaissent sur les parois d’un verre de vin ressemblent à une pluie de notes qui chavirent dans la lumière… »
Il est vrai que la passerelle entre le jazz et le vin est ténue : les grands jazzmen ne sont-ils pas de subtils coloristes du son ? Pour preuve, au dernier Saint-Emilion Jazz Festival, le trompettiste de jazz Stéphane Belmondo et le pianiste Jacky Terrasson ont présenté une interprétation musicale de 7 grands crus classés de Saint-Emilion présentés en dégustation.
Par ailleurs, pour apprécier pleinement le jazz, il faut le laisser se décanter, puis le réécouter jusqu’à s’en imprégner, un peu comme on déguste un grand vin.
J’aime pour ma part accorder :

– la voix mezzo et mélancolique d’Helen Merill avec un pinot noir de Bourgogne délicat, élégant et profond,

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– le scat d’Ella Fitzgerald avec un sauvignon vif, tendu, et qui a « du peps ».

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– la voix pleine d’allégresse de Miss Swing (Dinah Washington) autour d’un Champagne blanc de blanc ou d’un Vouvray pétillant du Clos Naudin.

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– le son velouté du saxophone (colossus !) de Sonny Rollins avec une syrah puissante et charpentée !

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Et j’aime déguster religieusement un Vosne-Romanée 1er cru les Suchots sur le « Blue in Green » du Kind of Blue de Miles Davis…

Ce « Blue in Green » qui résume à lui seul le mariage du jazz et du vin, en renvoyant les notes bleues vers les vignes. Il y a alors en moi comme l’écho de la jubilation coltranienne de Giant Steps 😉

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En définitive, le vin et le jazz s’accorde à merveille… à une exception près, n’oublions pas que l’élaboration du vin est tout sauf une question d’improvisation !

In vino Oberléas

Littérature spiritueuse

Quel lien existe-il entre le vin et la poésie ? A ce sujet, l’écrivain et fin connaisseur du vin Gérard Oberlé, nous donne quelques éléments de réponse :

« L’ivresse, précisément. La poésie transfigure le réel. L’ivresse est également une façon de ne plus voir le réel. « Revenons à la réalité », disent les imbéciles: mais elle est dégrisante, la réalité! Or moi, je veux être grisé. La poésie et le vin m’apportent cela. »

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« Le cul des bouteilles m’a servi de lorgnette et les verres à cocktails de kaléidoscopes. Disons que ma vision du monde est un peu trouble. Tant mieux ! Quand je verrai les choses comme elles sont réellement, il sera temps de tirer définitivement le rideau. »

Gérard Oberlé (in Itinéraire spiritueux)

Dans la hotte vineuse du père Oberlé, on trouve une belle sélection de flacons qui servent à voir « trouble » et à s’extraire du réel :

– Château Belair (AOP Saint-Emilion)

– Château Lafite Rothschild (AOP Pauillac)

– Château Léoville Las Cases (AOP Saint-Julien)

– Château Talbot (AOP Saint-Julien)

– Château Haut Brion (AOP Pessac Léognan)

– Vins du Clos Rougeard (AOP Saumur-Champigny)

– Vins du domaine Didier Dagueneau (AOP Pouilly-fumé)

– Montlouis de François Chidaine

– Riesling « Clos Sainte Hune »du Domaine Trimbach

– Rieslings du Domaine Josmeyer

– Vins du Domaine des Terres Dorées (Jean-Paul Brun) (AOP Morgon, Moulin à Vent)

– Vins de la Romanée Conti

– Echezeaux Grand Cru d’Henri Jayer

Bref, que des vins fort recommandables, voire même des alléluia vineux de l’instant !

Figeac en la mineur !

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Ramón Gómez de la Serna 1Comme le faisait remarquer le célèbre écrivain espagnol Ramon Gomez de la Serna, dont le penchant pour les décolletés féminins n’a pas son pareil (cf son livre intitulé Seins, sorte d’hymne à l’attribut féminin) :

« Il y a, au commencement de chaque grand repas deux sortes de regards furtifs :

celui qu’on lance vers le décolleté de la belle madame, celui qu’on lance vers l’étiquette de la bonne bouteille. »

Ce soir-là, chez mes hôtes d’un soir, suivant les précieux conseils de Gomez de la Serna, je lance furtivement un regard sur… l’étiquette… qui afficha Figeac 1989…

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Cela me fit songer à ce magnifique éloge du Figeac signé Pierre Desproges :

« J’avais commandé un Figeac, mon Saint-Emilion préféré, introuvable, sublime, rouge et doré comme peu de couchers de soleil.

Profond comme un la mineur de contrebasse. Éclatant en orgasme au soleil.

Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue. »

Incontestablement un vin superbe, pour une magnifique occasion…