Portrait in wine : Thomas Bravo-Maza (2/2)

Actualité vineuse, Non classé, Portraits "in wine"

Parmi les rencontres importantes que tu as faites dans le monde du vin, il y a celle avec Claude Chabrol…  

Je dois mettre les choses au point concernant ma relation avec Claude Chabrol. Je connaissais beaucoup moins Chabrol que certains ne le prétendaient. On a fait des escapades ensemble, en cachette de sa femme, mais je n’étais pas un de ses amis proches. Je l’ai vu à Paris place des Vosges, au Croisic, sur le tournage de son dernier film Bel Ami où j’apparais dans une scène avec Depardieu, en simple figurant. Chabrol, je suis venu vers lui. La première fois que je l’ai croisé, j’étais étudiant rue d’Ulm (ENS), il est passé dans la rue, j’ai dit à l’une de mes amies qui m’accompagnait, « vas-le voir, dis-lui que je l’adore ». Je n’osais pas l’aborder. Et des années plus tard, j’apprends par la femme de mon père (que je n’ai pas connu), que Chabrol et lui s’étaient bien connus. Je l’ai alors rencontré et Chabrol m’a parlé de mon père, alors que peu de gens ont pu le faire auprès de moi. De là, s’est créé un lien fort pour moi. Et puis, comme il savait que je voulais faire un article sur sa relation à la nourriture et au vin dans son œuvre cinématographique, on s’est revus et il a eu cette générosité merveilleuse de m’inviter au Croisic. Le problème, c’est quand il a su que j’allais débarquer avec des bouteilles pour le déjeuner (et je suis venu avec 7 bouteilles), il a réservé en cachette de sa femme (sa femme surveillait attentivement sa santé fragile et sa consommation d’alcool) au restaurant Le Lénigo sur le port du Croisic, où il avait ses habitudes. Et là, nous avons déjeuné avec une amie commune et avons bu 7 bouteilles de vins… Ce repas extraordinaire restera la plus belle descente du Yang Tsé Kiang comme celle que l’on voit dans le film « Un singe en hiver » !

Claude Chabrol a dit (Pensées, répliques et anecdotes) « un type qui ne boit pas de vin, ne connaîtra jamais le bonheur ». Es-tu d’accord avec ça ?

Oui, il a totalement raison. Derrière ces mots, il y a aussi dans la démarche de Chabrol l’idée de dire que le vin est beaucoup plus accessible qu’on ne le pense. Quand je parlais de simplicité, Chabrol avait un rapport extrêmement simple et franc avec le vin. Il n’avait aucun rapport élitiste avec le vin : il ouvrait une bouteille comme on doit se lever le matin, sans rien attendre, sans savoir ce qui va advenir. Il laissait le vin venir …

Le problème avec les grands vins, c’est qu’on les attend, c’est qu’on les envisage beaucoup à l’avance et qu’on s’en fait toute une montagne et parfois, on est un peu déçu. D’ailleurs Chabrol disait « il n’y a pas de grands vins, il n’y a que de grandes bouteilles ». Cela me fait penser à une anecdote qu’il m’a racontée. L’un de ses amis, charcutier à Saumur, récupérait des « caves de veuves » avec la complicité de notaires. Ces veuves voulaient se débarrasser de toutes ces bouteilles qui étaient selon elles responsables de la mort de leurs époux. Par cette astuce, Chabrol avait acheté un jour 3 bouteilles de Nuits-Saint-Georges 1945, qui avaient toutes été stockées au même endroit, étaient toutes issues du même vigneron, et avaient toutes été mises en bouteille au même moment. Toutes les trois se sont avérées être extrêmement différentes lors de la dégustation. La première étant bonne, la seconde extraordinaire, la troisième complètement loupée… Chabrol disait qu’il n’y a pas de vérité absolue dans le vin ! C’est pourquoi, on doit toujours être dans une forme de simplicité par rapport au vin.

Je sais que tu es un cinéphile averti. Quel vin faut-il boire en regardant :

  • « Le Boucher » de Chabrol : il faut boire un des vins les plus sanguins qui soit, une côte rôtie ou un cornas.
  • « Fitzcarraldo » d’Herzog :  c’est l’un de mes films préférés. Je dirai une Petite Arvine de Marie-Thérèse Chappaz ou un Pouilly-Fumé « Pur Sang » de Didier Dagueneau. Des vins d’une expressivité folle.
  • « L’aventura » d’Antonioni, : je dirai qu’il faut boire un vin qui a du coffre et de la finesse. Un vin qui laisse sans voix. Je pense à un Barolo Brunate de Roberto Voerzio.
  • « La piscine » de Jacques Deray : La piscine avec Romy Schneider. Ici, chez DIVINS, il y a devant la table de dégustation en marbre de carrare, une photo de Romy… Il y a des héroïnes dans ma vie, Romy en fait partie. Romy c’est la grâce… (NDLR : forte émotion, Thomas ne parvient plus à ajouter un mot…)
  • « Vertigo » d’Hitchcock : c’est selon moi, le plus grand film de ‘l’histoire du cinéma pour son image et pour sa musique. J’ai eu la chance qu’Alexandre Desplat me fasse l’amitié de venir lors de l’ouverture de la cave, et nous avons eu l’occasion à plusieurs reprises de discuter de ce film d’Hitchcock en évoquant la survivance après la mort. L’homme se différencie de l’animal dans cette capacité à faire revivre les morts dans tout ce qu’il faut. Vertigo, c’est cette histoire-là, avec le même amour qui passe dans plusieurs corps. Et, il y a ces couleurs vertes et rouges, qui sont le symbole de la mort et de la vie. Tout cela est mêlé. Je pense qu’il faut boire un grand vin jaune en regardant ce film. Le vin jaune, c’est l’idée d’un vin qui ne devrait pas exister si on écoute Louis Pasteur (ce vin devrait être transformé en vinaigre après 6 ans et 3 mois de futs…). Or, ce vin revient d’entre les morts. Le scénario originel de Vertigo c’est ce livre de Boileau et Narcejac qui s’appelle « D’entre les morts ». Le vin jaune est un vin qui revient d’entre les morts… et qui peut durer des siècles ! C’est un vin immortel. Le vin peut, l’espace d’un instant, procurer ce sentiment de jeunesse éternelle.

Puisqu’on évoque la mort, il me semble que dans cette cave, tu souhaites aussi rendre hommage à certains vignerons qui ne sont plus parmi nous ?

J’ai effectivement aussi ouvert une cave pour rendre hommage à certains vignerons qui nous ont quittés, même si quand on est vigneron on devient immortel. Je suis encore très bouleversé par la mort récente de Haridimos Hatzidakis, sans doute le plus grand vigneron grec. Il s’est donné la mort au début des vendanges il y a quelques mois. Cela fait écho à une autre mort, celle d’un vigneron oublié, mais c’est également mon rôle de lutter contre l’oubli : Michel Pech… En 1995, j’avais mes habitudes dans un bar à vin du 18ième arrondissement de Paris. Cet endroit, tenu par une ancienne banquière, s’appelait le moulin à vins. Un jour, elle me sert un blanc que faisait Michel Pech (domaine de l’Aube des Temps) sur la commune de Raissac d’Aude. Tous ses vins étaient estampillés vins de France. Ce vin a été porteur d’une émotion incroyable et j’ai tenu à faire l’aller-retour depuis Paris pour le rencontrer. C’était un homme extraordinaire. Malheureusement, il s’est pendu peu de temps après dans son chai. Si je fais ce métier de caviste, c’est aussi pour ne pas oublier tous ces vignerons.

Quel vin souhaites-tu offrir à tes invités le jour de tes obsèques ?

Je ne peux pas ne pas penser à Claude Nougaro et sa chanson « dansez sur moi le jour de mes funérailles, que la vie soit feu d’artifice et la mort un feu de paille ». Les bouteilles sont déjà toutes là dans ma cave, Cela devra être une fête avec tous ces vins qui m’entourent. Je ne veux que des rires et des souvenirs joyeux.

Le vin est-il sacré ?

J’ai toujours été un rationaliste, laïque, agnostique. Je ne crois pas en Dieu, mais j’ai une ambiguïté et je la revendique : je parle souvent de « vins cathédrales », j’ai grand plaisir à rentrer dans les églises, à parler avec des gens qui croient en Dieu. Pour autant, selon moi, le vin n’est pas sacré. C’est l’homme qui est sacré. Le vin est un intermédiaire entre les hommes, un passeur. Il y a une très belle nouvelle de Flaubert qui s’appelle « La légende de Saint-Julien l’hospitalier ». C’est très beau cet homme qui fait passer les humains d’une rive à l’autre. Pour moi, c’est ça le vin.  Si le vin a quelque chose de sacré, c’est ça. Je ne déifie pas le vin. Je ne garde pas mes anciennes bouteilles, je ne collectionne pas les étiquettes. Ce qui m’intéresse, ce sont les vins que je vais boire. Comme le disait Pierre Veilletet, « la cave, c’est ce qui reste quand on a tout bu » !

Quel est le vin de tes superlatifs ?

Il n’y a pas longtemps, j’ai dîné avec des amis. A la fin de la nuit, alors qu’on avait déjà beaucoup bu, la lumière est révélée, on est de plus en plus performants dans la dégustation. Et un peu, comme dans l’un des films de Claude Chabrol (« Les innocents aux mains sales »), les deux inspecteurs de police, plus ils boivent, plus ils comprennent comment le crime a été perpétré. Et bien, en fin de nuit, je reconnais à l’aveugle une Romanée St Vivant 2007 de Lalou Bize-Leroy. Et, il était 4h du matin, mes camarades m’ont laissé finir la bouteille. J’ai mis la bouteille dans ma poche et je suis rentré chez moi. Le lendemain matin, en me réveillant, je sens une forme dans le lit et en fait, contre mon ventre, il y avait la bouteille. J’avais dormi avec une Romanée Saint Vivant !

J’aime la Romanée Conti, mais la Romanée St Vivant c’est vraiment un rouge qui me parle des fleurs, des relations avec les gens, c’est une évidence dans le vin. La Romanée Saint Vivant, c’est l’évidence du vin.

Qu’est-ce qu’un grand vin finalement ?

C’est un vin simple, moral. Un vin fait d’images, de musique, de souvenirs.

Philippe Claudel dans la préface du livre de Gert Crum sur le domaine de la Romanée Conti, écrit que « le temps de la dégustation déchire en nous des pans entiers de noir pour les mettre à la lumière. » Le vin nous aide à retrouver des arômes enfouis, des souvenirs tactiles, il fait remonter de la nostalgie, chez moi c’est très profond. Il fait revenir en moi des moments d’enfance qu’on cache dans sa vie d’adulte, des mots qu’on n’arrive pas à dire… et le vin les dit. J’ai autant d’émotions avec un Muscadet, un Bouzeron, un vin du Vendômois, ce n’est ni une question d’étiquette, ni de rareté, ni de prestige.

Quand on a des amis, on a des devoirs vis-à-vis d’eux. On a le devoir de les accueillir comme si c’était le dernier jour. On a le devoir de partager le meilleur avec eux. Dans la plus grande simplicité, on doit leur offrir les vins qu’on aime le plus. Donc un grand vin, c’est un vin qui célèbre l’amitié.

Propos recueillis le mercredi 8 novembre 2017, à Paris.

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Portrait in wine : Thomas Bravo-Maza (1/2)

Portraits "in wine"

Thomas Bravo-Maza, 47 ans, est journaliste d’investigation. Il vient d’ouvrir au 25 rue Hérold à Paris, une cave nommée DIVINS. Il y officie avec Laurent Valraud, présent tous les après-midis. Il est depuis 16 ans journaliste à La Revue du vin de France, où il est journaliste grand reporter et dégustateur associé. Spécialiste reconnu d’oenotourisme, il y possède sa rubrique mensuelle depuis 2004 dans laquelle il arpente en solitaire les vignobles du monde entier et livre mes coups de cœur concernant les grands vignerons d’aujourd’hui et de demain. Son travail journalistique l’a également amené à animer la page vins du magazine Elle de 2004 à 2008, et à signer, en outre, de nombreux articles pour l’Amateur de Bordeaux, L’Express ou Gault&Millau. Il a fait équipe pendant plus de 4 ans avec Jean-Pierre Coffe avec qui il a cosigné l’ouvrage  « mes vins préférés à moins de 10 euros », guide classé bestseller à chaque édition, et avec qui il a coanimé l’émission Ca se bouffe pas ça se mange, sur France Inter, pour les saisons 2005-2006 et 2006-2007. Depuis 2009, il est réalisateur de films documentaires : il a signé en outre « Quatre saisons à la Romanée-Conti », un film coproduit par France Télévisions et France 3.

Propos recueillis à Paris le 8 novembre 2017.

Que boit-on ?

Un vin emblématique pour moi, on boit un vin aux notes très sauvages qui est un Ventoux, 2013, du domaine Vindémio (ancien domaine Le Murmurium) cuvée funambule. Derrière ce vin, il y a un vigneron que j’admire beaucoup : Jean Marot (comme le poète). C’est un homme qui incarne quelque chose qui me touche au plus profond de moi. Le vin, ça a une morale, c’est pour ça que j’aime le vin. Le vin ça parle de courage, de renoncement, de résistance, de la mort, de la renaissance, d’immortalité, de vent, de soleil qui grille à midi, ça parle aussi de ce que Pierre Veilletet appelait un « entêtement de civilisation », c’est-à-dire d’hommes et de femmes qui, au quotidien, se battent pour ramener la vie et la mettre en bouteille. Et Jean Marot est un de ces fieffés entêtés. Il était pharmacien, il s’était passionné pour la phytothérapie naturelle. Il est devenu vigneron dans les contreforts du Ventoux. Tout me touche là-bas dans ce paysage qu’est le Ventoux : c’est la montagne la plus isolée de France, ce sont des chaleurs extrêmes, des rafales de vent particulièrement fortes. Cet homme fait un travail remarquable avec des rendements très bas, il travaille en biodynamie, est membre de « Renaissance des appellations », mais il a toutes les difficultés du monde pour valoriser ses vins malgré l’engouement de la critique. Ses vins ont besoin d’être expliqués, racontés.

On comprend tout de suite que pour toi, « le vin, c’est beaucoup plus que le vin » pour reprendre les mots du poète Jean-Claude Pirotte.

Exactement. Jean-Claude Pirotte m’a vraiment marqué. J’ai appris son existence par Franz-Olivier Giesbert qui évoquait le roman Cavale. Je suis tombé amoureux de l’écrivain et de l’homme. En connais-tu beaucoup des avocats qui ont fait évader leurs clients ? C’est par la littérature que j’ai connu Pirotte, c’est un livre essentiel de ma cave…. euh de ma bibliothèque !

Où est-on aujourd’hui ? Quel est le concept de cet endroit ?

On est à 50 mètres de la place des victoires, on est tout près d’un des plus beaux jardins de Paris, le jardin du Palais Royal. On est au cœur de ce Paris historique, un Paris ouvert aux idées, curieux, qui peut écouter un certain nombre de choses détonantes dans le monde du vin. C’est un quartier atypique, attachant et vaste. Comme il est vaste, il me permet d’accueillir des gens pour leur vendre du vin, mais surtout pour leur parler du vin. Le concept de DIVINS c’est d’être un intermédiaire, et pour moi, c’est ça le rôle essentiel d’un caviste, c’est d’être un intermédiaire prolixe entre les amoureux du vin (simple débutant ou amateur aguerri) et ceux qui font le vin, les vignerons. Je trouve que trop de bistrotiers et de cavistes ont vendu leur âme au diable, ils se sont déshonorés en passant des contrats avec les grands groupes de distribution. Ils ne se sont pas mis en mesure de faire de vraies sélections…

Donc derrière ce mot DIVINS, est-il aussi question de « dire le vin » ?

Il y a effectivement ce jeu de mots. C’est divin, car un grand vin nous fait dire quel goût divin, quel palais divin, mais il y aussi ce jeu de mots très bien compris par cette graphiste de grand talent (qui a fait le logo de la cave) : dis-moi le vin !

Qu’est-ce qui t’a guidé dans le choix des vignerons dont tu proposes les bouteilles à la vente ?

Depuis 16 ans, j’ai bourlingué dans les vignobles tout autour du monde : en Nouvelle-Zélande, en Croatie, en Grèce, en Allemagne, en Europe du nord pour voir des vignes extrêmes. Il y a une exception, l’Afrique du sud, où je ne suis jamais allé pour des raisons personnelles et politiques.

J’y ai à chaque fois rencontré les vignerons. Aller en reportage c’est entrer en vigne avec les vignerons. C’est passer beaucoup de temps avec eux, pour juger, sélectionner leurs vins, mais surtout tenter de les comprendre.

La sélection de DIVINS, c’est le fruit de ces 16 ans de voyages. Je voudrais que la personne qui passe le seuil de DIVINS, vienne y faire un voyage.

J’aime beaucoup cette phrase de l’humoriste Gaspard Proust qui dit : « Pour moi, l’œnotourisme, c’est l’offrande du vigneron qui m’invite à s’asseoir dans sa cave pour l’écouter parler. J’adore ! C’est l’intime du vin qui me plaît ». L’oenotourisme aide-t-il à mieux comprendre le vin ?

Je partage profondément cette vision des choses. Aller chez un vigneron ce n’est pas emplir son coffre de bouteilles, c’est prendre du temps pour l’écouter parler, aller en vigne avec lui, c’est préalablement avoir acheté quelques-unes de ses bouteilles et les déguster in situ. Dans mon film « Quatre saisons à la Romanée Conti », Bernard Pivot dit : « le vin, c’est une boisson mais c’est surtout de l’histoire et de la géographie », une « géographie liquide » que nous a notamment raconté Roger Dion dans les années 50 (il faut lire Roger Dion, Le paysage et la vigne. Essais de géographie historique). C’est ce rapport au lieu. Boire un vin, c’est boire de l’humain, un paysage, une exposition, un sol. Le grand vin, il ne faut jamais oublier qu’il vient de tout ça.

Quel paysage viticole t’émeut le plus ?

Il y a d’abord les grands classiques : j’ai été stupéfait par les pentes du Valais Suisse et du pays vaudois entre Lausanne et Montreux dans le vignoble du Lavaux. La Suisse n’est pas qu’un paradis fiscal, c’est aussi un paradis buccal ! Dans ses pentes vertigineuses où les vignerons travaillent au treuil et avec des monorails, on y trouve des choses sublimes dans la capacité de l’homme à faire un territoire à sa main, à y produire le meilleur dans des conditions très difficiles, très physiques, voire périlleuses (toute chute peut être mortelle). C’est une belle illustration du courage du vigneron. Moi qui suit fou de montagne depuis toujours, je suis très sensible à cela. J’ai d’ailleurs un rapport très amical avec Jacques Perrin, le patron de CAVESA, caviste à Genève, immense dégustateur et alpiniste émérite.

Je pense aussi à Santorin, paysage improbable pour la vigne avec ce vent et cette mer Egée qui peut être si difficile. C’est un beau paysage, mais aussi un paysage qui ramène à l’homme, à cet entêtement qui amène l’homme à produire du vin. La vigne du cépage Assyrtiko s’enroule pour se protéger des vents forts, elle produit peu, mais elle capte tous les embruns marins pour les restituer dans le verre.

Il y a aussi la Croatie et ses différentes îles en face de Split et Dubrovnik. Le cap corse aussi. Après il y a d’autres paysage inattendus qui m’ont bouleversé : le pays basque par exemple.

Mais il y a surtout les vins de l’Yonne. Quand je dis que le vin a une morale, c’est dans l’Yonne qu’on le comprend le mieux. J’ai tout comme le journaliste et écrivain spécialiste du vin Jacques Dupont, un amour pour les vins de l’Yonne : un amour bien sûr pour la grandiloquence de Chablis, mais surtout pour tous ces petits vins autour, qui sont la quintessence du vin. Je pense en premier lieu à Irancy : abordé par la route de St Bris le Vineux, on arrive à un col avec une table d’orientation qui se situe au-dessus du village d’Irancy. Quand on a le bonheur de découvrir Irancy à la fin du mois d’avril, au moment où les cerisiers sont en fleurs, les coteaux de vigne en amphithéâtre sont sublimes. C’est une émotion qui prend à la gorge. Il m’est arrivé plusieurs fois de m’arrêter en larmes sous les cerisiers. Les vins rouges d’Irancy me plaisent énormément. Ce sont pour moi des oxymores, je raffole de leur rusticité raffinée…

Lorsque tu évoques ces cerisiers en fleurs, on pense forcément à la civilisation japonaise. Pierre Veilletet écrivait que « le vignoble est haïku ». Ne trouves-tu pas qu’Irancy est une belle illustration de cette phrase ?

C’est tout à fait ça. Au Japon, quand arrive le moment des cerisiers en fleurs, il y a des cérémonies (HANAMI) familiales et entre amis : on y célèbre la nature, la beauté, la petitesse de l’homme (WABI) face à la beauté de la nature, on y célèbre le vivant, l’amitié. C’est tout ce que j’aime dans la plus grande simplicité. Tout est là, il faut aller vers l’épure.

Je reprends toujours à mon compte ces mots de Saint-Exupéry que m’avait glissé à l’oreille Jean-Marie Guffens (grand vigneron du Mâconnais): « la perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer… ».. C’est la route que j’essaie de faire à ma mesure, avec le temps dont je dispose. J’essaie petit à petit de me défaire du superflu pour garder que l’essentiel. Cela doit être notre chemin de vie à tous. C’est comme cela que j’envisage le vin de plus en plus. Et les vins de l’Yonne nous ramènent à cette recherche de simplification, qui est tellement lumineuse, un peu comme les tableaux de Pierre Soulages qui apparaissent noirs, mais qui sont lumière avant tout.

D’où est né ton amour du vin ? Quel est l’évènement fondateur ?

Il y a plusieurs évènements. Il y a un moment où c’est le vin qui vous prend, vous entoure. On ne choisit pas le vin. C’est le vin qui nous choisit. On est pris par l’émotion du vin. Le vin est entré joyeusement dans ma vie il y a 27 ans (j’avais 20 ans). Dans mon film « Quatre saisons à la Romanée Conti », il y a une séquence très profonde avec Monsieur Aubert De Villaine, où il me dit « la Romanée Conti, c’est un peu comme quelque chose qui vous dépasse, qui vous prend ». La Romanée Conti, c’est la Lorelei du vin.

J’ai eu la chance d’avoir des émotions fortes à 20 ans avec le vin. J’ai tout de suite su que ma vie allait en être bouleversée. Après, il y a eu des contextes, des évènements, des rencontres, qui tous ont contribué à mon amour du vin.

A propos de ces rencontres, tu as travaillé notamment avec Jean-Pierre Coffe. Quelle place occupe-t-il dans ta vie ?

Jean-Pierre est vivant dans cette cave, son âme est présente partout ici, via par exemple l’étiquette des vins produits par Laure Gasparotto (qui pendant un temps, m’a remplacé auprès de lui). J’avais des rapports parfois houleux avec lui, mais souvent vrais. On a travaillé presque 5 ans ensemble, on a fait trois livres ensemble. Grâce à lui, j’ai pu boucler 3 tours de France en 4 ans sur plus de 100 000 km au total. Cette expérience incomparable, je la lui dois.  

J’écoutais il y a quelques jours Gérard Depardieu chanter Barbara sur France Inter. Barbara est l’une de mes héroïnes. Un moment d’une intensité exceptionnelle. Écouter Depardieu chanter Barbara, c’est pour moi aussi une façon de me rapprocher du meilleur de Jean-Pierre, tout un sens exacerbé de l’amitié. Cela m’a rappelé le jour des obsèques de Jean Carmet : ce jour-là, Gérard Depardieu et Jean-Pierre Coffe se rendent au chevet de Carmet, tous les deux ouvrent une bouteille devant la dépouille de Carmet sur son lit de mort, ils prennent une gorgée et placent un peu de vin qu’ils ont dans leur bouche entre les lèvres de Jean Carmet. Tout est dit…. Cette force de l’amitié au-delà de la mort. Quand je disais que le vin parle de la mort, de la renaissance et d’immortalité, c’est bien de cela dont il s’agit.

A suivre…

Portrait « in wine » : Léon Mazzella (2/2)

Portraits "in wine"
Version 2

Crédit photo : Léon Mazzella

Suite et fin de l’interview de Léon Mazzella :

Pour vous, un grand livre est-il au-dessus d’un grand vin ?

Les deux ensembles, c’est bien, c’est mieux !

Quel vin faut-il boire en lisant le Rivage des Syrtes de Julien Gracq ?

Ce serait un vin austère. Julien Gracq (NDLR : Léon Mazzella l’a connu et rencontré à plusieurs reprises dans sa demeure de Saint-Florent-le-Viel sur les bords de Loire) cherchait les mots et mettait parfois des heures à trouver le mot juste. Son écriture est d’une austérité janséniste. Mais chez Julien Gracq, l’austérité est mise au service de l’image et de la métaphore. Il y a beaucoup de « comme », mais on ne les sent pas, ça passe, car il a cette volonté en écrivant de donner à voir, de montrer davantage que de démontrer. Ça c’est fort !

Je boirai donc soit un chenin, soit un viognier. Un condrieu « Les Chaillées de l’Enfer » de Georges Vernay par exemple pour des « Carnets du Grand Chenin » !

Selon vous, quel écrivain parle le mieux du vin ?  

Il n’y en a pas un. Ce sont des petits morceaux dans chaque œuvre. Jim Harrison parle bien de certains bourgognes et des grands bordeaux. Jean-Claude Pirotte bien sûr ! Pierre Veilletet ! Rabelais ça me gonfle…. Le vin et les jours d’Emile Peynaud, c’est fort aussi même si c’est un théoricien du vin qui parle.

Il n’y a pas d’ « écrivin » véritablement.  Il faut picorer dans tous les livres. Finalement, beaucoup en parlent par bribes.

Et puis, il y a aussi Jean-Paul Kauffmann, qui sait excellemment bien parler du vin. Le vin retrouvé, c’est un texte superbe ! (NDLR : il faut absolument lire l’anecdote sur la première rencontre de Léon Mazzella avec Jean-Paul Kauffmann dans Le Dictionnaire chic du vin). Tout est beau chez Kauffmann, y compris ses qualités humaines. C’est un des rares écrivains (avec Quignard et Baricco) pour lequel il m’est arrivé de relire immédiatement l’un de ses livres après l’avoir lu une première fois.

Et il y a aussi ce très beau texte du romancier japonais Kaiko Takeshi (Romanée Conti – 1935). La Romanée Conti, c’est une œuvre d’art. Le Romanée Conti force le respect !

Aimez-vous les BD sur le vin ?

C’est bien, c’est chouette et rigolo. Ce n’est pas ce qui me séduit le plus, mais je trouve cela très intéressant (ex : La Romanée Contée).

Dans Émilie, Gérard Oberlé écrit, « mon cœur est à la Bourgogne, mais ma gargoulette est volage ». A qui appartient votre cœur vineux ? Votre gargoulette est-elle volage ?

On a tous une femme-cépage à la maison, un grand cru, et des maîtresses vineuses. Le soyeux de la Syrah, c’est ce que je préfère. Où qu’elle se trouve, je la rejoins. Et puis, la curiosité me rend chien : j’aime plonger mon nez dans la verve inconnue, comme un korthals sa truffe dans la terre odoriférante. Question de « sentiment »…

Quel vin faut-il boire avant d’aller écouter le brame du cerf (la période est propice en ce mois d’octobre) ?

Un vin d’Alsace car j’y ai de grands souvenirs de l’écoute du brame.

Sinon je jouerai l’oxymore, un vin oxymorique, un vin d’une délicatesse absolue pour contrer le côté viril du brame. Un vin en dentelles… en pensant aux biches ! – Les flaveurs ineffables d’un Gevrey-Chambertin.

Quel est le vin que vous n’avez jamais bu et que vous rêveriez de boire ?

La Tâche, Richebourg. Ou alors un très grand vin blanc Allemand.

Pas un bordeaux, même si les grands bordeaux peuvent me mettre à genoux (Léon Mazzella évoque alors le souvenir ému d’un Léoville Las Cases 1961 et d’un Ducru-Beaucaillou 1970). Maintenant, mon palais est débordeauisé. J’en ai marre de ce côté rêche, un peu buvard, austère et ennuyeux chez les bordeaux.

Quel vin feriez-vous boire à votre pire ennemi ?

Aucun ! Na. Ou alors un Zinfandel de Californie, soit une tisane de bois bodybuildée, avec des arômes très éloignés du raisin.

Quel vin conseilleriez-vous à deux amoureux qui veulent se dire « je t’aime » ?

Une Côte Rôtie.

Un vin pour séduire une femme ?

Un Château Climens, 1er cru classé de Barsac.

Quel vin souhaiteriez-vous offrir à vos invités le jour de vos funérailles?

Comme je souhaite qu’un tiers de mes cendres soit dispersé sur l’île de Procida, c’est là-bas qu’on boira le vin blanc local au pichet et à volonté. C’est un vin de vie qui fait du bien.

Quel vin provoque chez vous un « vertige horizontal » (expression employée par Julien Gracq à propos des hauts plateaux de l’Aubrac, dans Carnets du grand chemin) ?

Une Côte Rôtie sans hésiter. Du côté d’Ampuis, la syrah est inégalable. Ni Blonde, ni Brune, une Côte Rôtie rousse peut-être ?

Pour vous, en résumé, qu’est-ce qu’un grand vin ?

Un grand vin, c’est un vin de circonstances. Il y a le partage, et les circonstances. Il y a aussi les vins de paysage.

J’ai par exemple souvenir de ce verre de Makila (un irouléguy orphelin, exagérément modeste, comme une piquette digne peut l’être) sur les cols d’Iraty pendant une chasse à la palombe. C’est une de mes premières rencontres avec le vin, j’ai seize ans. Toutes les circonstances sont là pour en faire un grand : les gens, le paysage, un vent à décorner les bœufs, l’attente des palombes. Un grand vin possède le goût des circonstances.

Dans le cadre des « Portraits in wine » que je réalise pour mon blog, qui me conseillez-vous de rencontrer après vous ?

Jean-Paul Kauffmann sans hésiter ! Aujourd’hui, c’est le Montaigne du vin. C’est un sage. Il saura parler de l’esprit du « sang de la vigne ».

Portrait « in wine » : Léon Mazzella (1/2)

Portraits "in wine"
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Crédit photo : Léon Mazzella

Léon Mazzella di Bosco est journaliste professionnel, éditeur, critique littéraire, professeur de presse écrite, écrivain (auteur notamment de l’enivrant  Dictionnaire chic du vin) et animateur du blog « littéraire et gourmand » Kally Vasco.

Interview réalisée le 24 septembre dernier à Paris,

autour d’un Chinon « La cuisine de ma mère » 2014  de Nicolas Grosbois :

D’où est né votre amour pour le vin ? Quel est l’évènement fondateur ?

J’ai 14 ans, j’habite à Bayonne et mon père me tend un verre de Vacqueyras d’un de ses copains vignerons, et me dit « goûte moi ça ! ». A cet âge, le vin m’est une vue de l’esprit. Je goûte ce vin qui m’est présenté et mon père me dit « hé oh vas-y mollo ». Et là, c’est un choc, le choc de la mourvèdre sans doute, alors que je suis devenu très syrah : c’est un choc organoleptique et sensoriel. Je découvre qu’un liquide ne fait pas que désaltérer, mais éveille mon cerveau. Dès cet instant, j’ai fait attention à chaque verre de vin qui s’est présenté à moi. Mon père a introduit avec tact une notion de respect par rapport à ce liquide qui n’est pas anodin quand on sait tout ce qu’il y a derrière….

Donc ce vacqueyras est ma madeleine vineuse, et Vacqueyras une de mes AOC préférées. J’ai tissé un vrai lien avec ce terroir.

Avez-vous fait de même avec vos enfants ?

Dès l’âge de deux ans, chaque verre de vin était présenté aux narines de mes deux enfants. Ils étaient invités à sentir, à ressentir et à s’exprimer… Ils ont donc appris à goûter le vin et non à le boire !

Qu’est-ce qu’il y a dans votre cave ? (Jean Carmet disait à Gérard Oberlé, avant de descendre dans sa cave,  « je vais dans ta bibliothèque »).

J’aime beaucoup cette phrase de Pierre Veilletet, mon premier rédacteur en chef : « La cave, c’est ce qui reste quand on a tout bu ».

Je n’ai pas de cave. Mon évier est le plus gâté de Paris, enfin de mon arrondissement, car je reçois à la maison pas mal de vins que je déguste pour les magazines. Le principe de la cave m’est assez étranger. Thésauriser pourquoi ? Je préfère avoir le plaisir fortuit de boire un vieux vin plutôt que de l’attendre (malgré mon amour pour l’attente).

Mais j’ai toujours chez moi des bulles et un blanc au frais (comme en ce moment un Rueda 2008 car c’est un vin qui vieillit très bien), et un rouge de Crozes-Hermitage qui traîne au cas où des amis rappliquent à l’improviste. Je privilégie les vins de copains, les petits vins sympas aux vins de frime.

L’humoriste américain W.C. Fields disait « je bois donc je suis ». Selon vous, faut-il boire pour parvenir à se connaître ?

Il faut voir…

Un de mes amis écrivain et journaliste, Christian Authier dit qu’ « il ne faut pas boire pour oublier, mais pour se souvenir ».

Il faut boire pour se souvenir et pour se « ressouvenir » ce qui est très important. On boit pour essayer de retrouver intacte une émotion, même si l’exercice est vain. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » disait Héraclite, c’est pareil pour le vin ou alors on boit des parfums, des Chanel n°5; à jamais fixés.

Le ressouvenir ouvre la voie au syndrome qui nous habite en permanence : la comparaison. Dès qu’on se lève le matin, immédiatement on compare. On compare tout.

Vous vous qualifiez de « mercenaire en cavale ».  En parlant d’adepte de la cavale, Jean-Claude Pirotte faisait l’éloge de l’ivresse et revendiquait ouvertement son statut d’ivrogne (« Quant à moi, je me félicite d’avoir bu énormément à certaines époques de mes existences. Employé de banque, traîne-savates ou avocat, qu’est-ce que je pouvais picoler ! (…) Je n’ai pas pour autant perdu ma réputation d’ivrogne, à laquelle je demeure très attaché. Personne n’a besoin de savoir que je rêve. Afin de donner le change, il m’arrive encore de m’enivrer en public, le plus scandaleusement possible ». Menue monnaie, JC Pirotte).

Jean-Claude Pirotte exprime la fragilité. Je l’ai rencontré quelques fois, il était tout le temps bourré, il était toujours entre deux vins. Ça ne se voyait plus. Il avait cette fragilité du vin (celle qui s’installe dès qu’on ouvre une bouteille), l’évanescence, l’éphémère. C’était quelqu’un de très touchant. Quand il évoque les vins de bourgogne dans son dernier livre paru à titre posthume (Le Silence), c’est très beau ! C’est du haïku en prose, c’est du haïku allongé. Pour moi, le haïku, c’est un escalier à trois marches qui mène vers l’infini. Pirotte c’est fort. Bref, Château Pirotte, j’achète !

Jean-Claude Pirotte, encore lui, écrivait « Je n’y peux rien, dès qu’il y a de la vigne dans le paysage, je m’arrête ». Faites-vous de même ?

Moi je fais gaffe, je ne m’arrête pas systématiquement car je souffre de voir trop de vignes avec des sols transformés en plancher, en moquette, où il n’y a pas de vie, pas d’insectes, plus d’oiseaux ! Y’a rien ! Ce sont des sols qui m’évoquent des rangées de militaires dans un passage en revue. Il y a trop de vignes aujourd’hui qui ne donnent pas envie de s’arrêter : j’ai mal à elles… 

En revanche, je m’arrête dès qu’il y a des vignes vivantes, des vignes folles. On retrouve Colette (Les vrilles de la vigne). Je me réjouis toujours d’entendre un vigneron vous dire : « regardez ce papillon, on le voyait plus, il est revenu ». Tous ces insectes, notamment les sauterelles, sont des marqueurs écologiques.

Pierre Veilletet écrit cette très belle phrase dans Le vin, leçon de choses, « Certains paysages tendent à l’épopée, d’autres appellent l’élégie. Le vignoble est haïku. » Quel paysage viticole vous émeut le plus ?

J’aime les vignobles qui regardent la mer. Il y en a trois :

  • Des vignes rarissimes, d’une grande humilité qui poussent sur « ma » petite île de Procida (4 km²) dans la baie de Naples. C’est l’île du citron et du vin blanc, simple et humble, servi au pichet à 5 euros le litre. C’est friand, ça sent bon la pêche et le citron. Ces vignes méditerranéennes n’ont jamais subi le moindre intrant depuis Virgile, donc elles sont folles…. A la va-là comme je te pousse. Quand je les vois, j’ai l’impression d’être dans l’Antiquité, chez Noé.
  • En Andalousie, le vignoble atlantique de Sanlucar de Barrameda, qui produit la manzanilla.
  • Le vignoble de txakoli, enfin, un vin blanc sec, un peu perlant, un peu vert, qui naît près de San Sébastian. Les vignes sont à flanc de coteau devant l’océan. Ça respire la force basque, le vin canaille. Ces vignes ont un côté sauvage, un côté paimpolesque aussi, comme si elles attendaient quelque chose, un retour. Elles sont frappées par les éléments du large. Ce sont des vignes de prés salés.

Quelles sont les personnes qui ont été décisives dans votre perception du vin ?  

Mon père.

Émile Peynaud, œnologue qui avait un discours d’une simplicité inouïe. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises et une fois, il m’avait d’ailleurs gentiment ouvert un Château Margaux… Il m’a ébloui par son discours simple, et par sa vraie grande sagesse. C’était le sage qui parlait du vin.

J’ai aussi aimé Denis Dubourdieu, mais il était trop chimiste pour moi.

Jean-Claude Berrouet, œnologue, qui a vinifié 40 millésimes à Pétrus. C’est désormais son fils qui y officie comme maître de chai à Pétrus. Il m’a frappé par son discours sur le merlot.

Vous évoquez dans votre Dictionnaire chic du vin, certains critiques, journalistes et autres professionnels de la profession chez lesquels le pédantisme, le snobisme et le jargon l’emportent souvent sur le plaisir. (« Certains parlent du vin comme ils parleraient d’acide chlorhydrique ou comme un universitaire faisant l’appareil critique d’une Pléiade. Je plaide plutôt pour le langage du sens et des sens. »)

Les dégustateurs m’emmerdent, ce sont des robocops de l’analyse, qui oublient en effet la dimension du plaisir. Ils sont dans le froid. Ils font du vin un produit pète-sec, sérieux (NDLR : je vous renvoie d’ailleurs au Dictionnaire chic du vin, où Léon Mazzella évoque dans le chapitre « sexe » une anecdote croustillante lors d’une dégustation à Margaux au Château Lascombes où ça sentait « le sexe de femme en sueur… »). Il faut être spontané, dire ce que l’on ressent. Il ne faut pas avoir peur : un dégustateur néophyte est souvent plus près de la vérité que le dégustateur pontifiant et jargonneux qui parle de pierre à fusil ou de selle de cheval. Il faut parler avec sa sensibilité, son cœur, ses tripes. Quand on parle du vin, le langage amoureux n’est pas loin. Il faut relire Omar Khayyam et Abû Nuwâs !

A suivre…

Nouvelle rubrique !

Portraits "in wine"

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Chers lecteurs,

J’ai le plaisir de vous annoncer la création d’une nouvelle rubrique de mon blog : « Portraits in wine ».

Dans cette rubrique, je vous présenterai des portraits de certaines personnalités du vin : « écrivins », journalistes, poètes, scientifiques. Des amoureux de la dive bouteille, qui, par leur sensibilité, font l’éloge des sens, du plaisir et des émotions que le vin véhicule. Bref, des personnalités qui, loin du snobisme jargonneux de certains critiques et dégustateurs trop médiatiques, ont le vin littéraire et qui me sont chers tant leur érudition appelle le respect…

Premier portrait à venir dans les prochains jours…